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Umberto Eco et le livre indépassable

La mort d’Umberto Eco me plonge dans une insondable tristesse. Cet auteur et son Lector in fabula m’accompagnent depuis près de 30 ans et j’aurais voulu le remercier ne serait-ce que pour son œuvre romanesque.

Je voulais donc écrire un hommage à l’un de mes écrivains préférés, et finalement je ne produirai que cette petite réflexion sur le livre numérique basée sur ces mots d’Umberto Eco.

Vous affirmez : « Le livre a fait ses preuves. On ne peut rien inventer de mieux. » Mais au fond, qu’est-ce qu’un livre ? Un objet ? Des pages à lire ? Un support ? Un texte ? Le livre, c’est une série de pages de texte et/ou d’images réunies ensemble par quelque truc technique qui rend possible le feuilletage. Voilà la structure du livre. Que les pages soient en parchemin ou papier de bois comme aujourd’hui, cela n’a pas d’importance. Et si les pages sont numériques et se feuillettent sur un écran ? Nous restons dans la structure du livre. L’e-book, sur lequel le feuilletage est possible, a beau se présenter comme une nouveauté, il cherche à imiter le livre. Dans une certaine mesure seulement, puisque, sur un point au moins, il ne peut l’égaler : le livre de papier est autonome, alors que l’e-book est un outil dépendant, ne serait-ce que de l’électricité. Robinson Crusoé sur son île aurait eu de quoi lire pendant trente ans avec une bible de Gutenberg. Si elle avait été numérisée dans un e-book, il en aurait profité pendant les trois heures d’autonomie de sa batterie. Vous pouvez jeter un livre du cinquième étage, vous le retrouverez plus ou moins complet en bas. Si vous jetez un e-book, il sera à coup sûr détruit. Nous pouvons encore aujourd’hui lire des livres vieux de cinq cents ans. En revanche, nous n’avons aucune preuve scientifique que le livre électronique puisse durer au-delà de trois ou quatre ans. En tout cas, il est raisonnable de douter, compte tenu de la nature de ses matériaux, qu’il conserve la même intensité magnétique pendant cinq cents ans. Le livre, c’est une invention aussi indépassable que la roue, le marteau ou la cuiller.

Le livre, un objet indépassable ?

Cet extrait de Télérama présente le livre (papier) tel qu’il existe aujourd’hui comme un objet indépassable.

Autant je peux comprendre qu’un tel objet présente une perfection qu’un demi-millénaire (prenons pour date de départ l’apparition des incunables) n’a cessé de peaufiner, autant j’ai un peu de mal à considérer que le livre est désormais un objet figé dans le temps qui ne saurait être dépassé. Si le livre a quitté son berceau (jeu de mots inside), il n’est pas encore mort au point qu’on puisse faire sa nécrologie et dater son âge d’or. Cela d’autant plus que le livre numérique est encore bien jeune pour se prononcer sur sa durée de vie ni même affirmer qu’il ait atteint un degré de maturité tel qu’il puisse rivaliser avec ses illustres prédécesseurs. Surtout qu’Eco le présente face aux inventions qui sont le fondement de la civilisation comme la roue ou… la cuiller (orthographe non rectifiée), symbole d’un raffinement parvenu à son degré ultime de raffinement, un raffinement que nul numérique ne parviendra à augmenter.

Je trouve aussi que l’évocation de Robinson Crusoé ou de la chute du 5e étage sont des arguments un peu spécieux. Je peux comprendre que n’avoir pas à brancher un livre et donc ne pas être dépendant de l’électricité est un atout pour le bon vieux livre sur papier. En revanche, on ne peut pas prétendre se retrouver dans la même situation que Robinson Crusoé (homme du passé) et se trouver dans une situation embarrassante liée aux aléas du monde moderne sans un minimum de mauvaise foi : échouer sur une île comme notre Robinson ne peut arriver qu’à un commerçant du XVIIIe siècle. D’ailleurs le vrai Robinson a demandé lui-même à être débarqué… Gageons qu’aujourd’hui les seuls Robinson sont des volontaires et qu’ils partiront avec une batterie solaire. En fait, l’argument d’Eco m’évoque une institutrice que j’avais eue au CM1. Elle avait regardé avec mépris ma montre à cristaux liquides et déclaré que s’il y avait une guerre nucléaire, on ne saurait plus lire l’heure. Je crois que c’est la première fois que j’ai éprouvé du mépris pour la parole d’un enseignant. L’argument du « si vous étiez ou s’il arrivait » est devenu pour moi l’exemple même de la faiblesse argumentative. Car il faut reconnaître que la guerre n’est jamais arrivée et que Ravage est resté un roman et que j’ai toujours de l’électricité tout le temps, partout où je vais (il est vrai que je n’ai pas grand-chose du baroudeur qui de toute façon ne s’encombre pas de lourds volumes dans son sac à dos).

Quant aux autres arguments avancés par l’auteur du Pendule de Foucault, ils ne me semblent pas plus convaincants. Je ne suis pas trop sûr de comprendre ce qu’Eco entend par « intensité magnétique ». Pense-t-il à la longévité des supports comme les disquettes ou les disques durs ? L’homme le sait, il en a fait l’expérience : il importe de procéder à des sauvegardes régulières tenant compte de l’évolution des supports.

Qu’adviendra-t-il du livre électronique dans quelques années ? Pas grand-chose : existant la plupart du temps au format texte – un format incassable, incorruptible, incontournable – il perdurera encore longtemps. Il n’y aura qu’à l’adapter aux évolutions du marché, des supports, des formats…

« Pourquoi voudriez-vous que le livre disparaisse face au texte numérique ? »

De toute façon, comme Eco le dit lui-même dans N’espérez pas vous débarrasser des livres, « Ceci ne tuera pas cela » et le livre numérique ne tuera pas le livre papier. Le XXIe siècle, ce n’est pas l’un ou l’autre. C’est les deux.

D’ailleurs Umberto Eco ne dit pas autre chose :

[…] le livre de Gutenberg est encore là. Et je peux sans me tromper affirmer qu’il me survivra… et à vous aussi. L’e-book peut éliminer certains genres de livres ou de documents : les quarante volumes d’encyclopédie qui nécessitaient une pièce de plus dans les appartements, c’est sûrement terminé… Il fera disparaître les scolioses de nos enfants qui traînent sur leur dos des kilos de manuels scolaires. Ils auront Molière, la grammaire, sur leur ordinateur portable. Mais rien n’éliminera l’amour du livre en soi. La photographie a changé l’inspiration des peintres, mais elle n’a pas tué la peinture, ni la télévision le cinéma. Pourquoi voudriez-vous que le livre disparaisse face au texte numérique ? Les gens aiment bien se faire peur aujourd’hui en imaginant des catastrophes radicales. Ils ont envie d’un peu de scandale !

Mais on peut se demander si le livre numérique est encore un livre. Google (encore et toujours lui) l’expérimente en publiant des livres unprintable.

De plus, toute innovation s’accompagne d’une reproduction du modèle ancien, raison pour laquelle on retrouve la métaphore de la page que l’on peut aisément faire disparaître et qu’Apple (qui a pourtant breveté la chose) n’a pas manqué de s’en débarrasser dans ses ouvrages faits avec iBooks Author.

Enfin, je trouve que la parenté du livre numérique avec son illustre prédécesseur peut être remise en question. Le livre subit des métamorphoses que l’on a encore de la peine à mesurer. Il en est une qui me fascine. Quand je lis un livre sur ma Kindle, j’ai accès en permanence à plusieurs dictionnaires, à l’encyclopédie Wikipédia et même à une traduction qui est une véritable application dans l’application. En somme, le livre numérique n’est plus un livre. C’est une petite bibliothèque en lui-même et rien que ça me fait dire que l’objet indépassable est sinon dépassé du moins considérablement enrichi. Mais si vous voulez en savoir davantage sur ce qu’est la lecture de nos jours, j’ai écrit tout un article sur le sujet.

Reste qu’on ne saurait demander à un vieillard de tomber en pâmoison devant toutes les merveilles du monde moderne. C’est la raison pour laquelle Umberto Eco pouvait affirmer ce genre de choses :

Mais après tout, il en allait de même avec Michel Tournier ou Claude Lévi-strauss. Tous deux tenaient parfois des propos qui montraient leur peu de goût pour ce monde qu’ils allaient quitter. Et puis pour finir, je rappellerai ce mot qu’Umberto Eco aimait à rappeler lui-même : « Même Homère somnole parfois » et on ne peut pas en vouloir au grand homme (lequel a bien peu somnolé) qui vient de décéder et qui donne une fois de plus raison à Jean-Paul Sartre :

« Dieu sait si les cimetières sont paisibles : il n’en est pas de plus riant qu’une bibliothèque. »

Reqiescat in pace, Umberto. Tes livres m’accompagneront longtemps, qu’ils soient sur papier ou sur ma liseuse.

Qu’est-ce que lire au XXIe siècle ?

liseuse-iphone

On sait que pour beaucoup de gens le débat sur la lecture s’articule autour de cette question : livre numérique ou livre papier ?

Pour ma part, reprenant la formule de Victor Hugo, j’affirme que ceci ne tuera pas cela. Les deux coexistent et l’on voit mal pourquoi une nouveauté (le livre numérique) aurait pour corollaire la disparition de l’ancien (le livre papier). Dans le cas contraire, on doit avoir une conception assez radicale de la culture… On a vu qu’internet n’avait pas tué la télé qui n’avait pas tué la radio qui n’avait pas tué la presse… Il en va de même de tout un tas de choses. Par exemple, la voiture, le train ou l’avion n’ont jamais détruit les autres moyens de transport que sont la marche ou le vélo. Et on comprend bien pourquoi et je ne vous ferai donc pas l’insulte d’une explication.

Il en va de même des livres parce que, outre des considérations purement subjectives qu’on ne saurait s’interdire de prendre en compte, de nouveaux modes de lecture peuvent n’avoir pas plus d’intérêt, dans certaines situations, que prendre l’avion pour aller chercher son pain dans la ruelle d’à côté.

Mais, dans certains cas précis, le numérique permet un mode de lecture nouveau que ne permettait pas le papier. C’est ce petit tour d’horizon que je vous propose. Cependant, je n’évoquerai pas tout ce qui peut entourer et parfois étouffer le texte, à commencer par l’image qui peut même devenir animée ou interactive, la vidéo, l’audio, les quiz, etc. Non, en fait, ce qui m’intéresse ici, c’est bien l’acte de lire en lui-même et surtout pas la débauche de moyens techniques qui vous éloigne du mot.

iBooks

Ma première expérience numérique de la lecture (j’entends par là celle d’un vrai livre) fut iBooks sur iPad. Je n’ai donc pas grand-chose d’un précurseur. Longtemps, mon horizon numérique a eu pour borne la littérature puisque l’accès à celle-ci était toujours cantonné au seul papier. En fait, je n’aimais pas lire sur l’écran de mon iPad. Le rétroéclairage devait être le coupable. Cependant, j’étais assez fasciné par les possibilités induites par le livre numérique.

Surligner

La première chose qui m’a plu était de pouvoir surligner le livre sans avoir à éprouver une once de culpabilité à ainsi barbouiller l’ouvrage puisque je pouvais ensuite tout effacer. La multiplicité des couleurs offre une option intéressante d’exploitation en classe, une fois l’iPad branché sur un vidéoprojecteur.

Surligner

Noter

Plus personnelle est la possibilité de prendre des notes dans la marge. Annoter un livre (de même que mettre un marque-page) n’est donc pas l’apanage du papier. Là aussi, je trouve qu’une exploitation scolaire de la note pourrait être envisagée : l’élève peut répondre aux questions du manuel directement sur le livre. Il peut même envoyer ses réponses à l’enseignant.

Annoter

Partager

Les fonctions de partage permettent également de diffuser mais à plus vaste échelle puisque l’on peut, par exemple, tweeter un passage qui vous a séduit. Il est aussi possible d’archiver tel ou tel passage dans son application préférée de prise de notes. Encore que pour ma part, je fais des captures d’écran des passages qui m’ont intéressé. Et comme une application comme Evernote (OCR oblige) est capable de chercher du texte dans une image, cela ne pose aucun problème à cette méthode d’archivage qui s’est imposée à moi je ne sais trop comment.

evernote5

Peut-être parce que certains livres protégés par des DRM ne facilitent pas vraiment l’option de partage. Tout comme celle du copier/coller parfois purement et simplement désactivée. Cette ablation technique me fait en général considérer que le piratage est préférable à la légalité qui ne vous permet pas de faire des choses très simples comme copier un extrait que je voudrais par exemple donner à mes élèves. Heureusement il existe plusieurs solutions comme les OCR.

Le dictionnaire intégré

N’était-ce la limitation aux dictionnaires intégrés au système, cet accès tient du génie. A-t-on jamais déploré d’avoir à quitter l’ouvrage lu pour chercher un mot dans le dictionnaire ? Ici, tapoter sur un mot fait apparaître une sorte de petit pop-up contenant le sens du mot. Une intégration du Robert, d’Antidote ou du TLFi me comblerait de bonheur.

Définition

Ce qui est amusant, c’est que le dictionnaire s’adapte à chaque langue. Vous lisez en Anglais ? Le dictionnaire sera anglais. Vous lisez en Allemand ? Le dictionnaire sera allemand. Et la même chose en Grec, Italien, Japonais, etc.

J’utilise aussi cette fonctionnalité pour chercher un peu tout et n’importe quoi, en tout cas quelque chose qui ne sera pas dans le dictionnaire. En ce cas, notre petit pop-up me proposera de « Rechercher sur le web » et j’accèderai à une requête Google déjà toute prête.

Prononcer

Cette fonction doit tout d’abord être activée dans les Réglages (> Général > Accessibilité > Parole > Énoncer la sélection). Elle permet de faire lire le texte à voix haute par le système.

IMG_1735

C’est une fonction qui s’adresse aux personnes dont la vue ne permet pas de bien lire le texte même en agrandissant la police (possibilité que je n’ai pas même évoquée tant nous y sommes dorénavant accoutumés).

Évidemment nous pouvons avoir des élèves qui ont ce handicap. On peut être confronté aussi à des élèves rencontrant des difficultés de lecture et qui suivront d’autant mieux la lecture que les mots automatiquement lus sont également surlignés.

Énoncer

Mais je recours moi-même à cette fonction dès lors que je lis un texte en anglais et que je veux m’assurer de la prononciation de tel ou tel mot. De plus, il est vraiment amusant de constater qu’un livre devient littéralement audible. Bien sûr, cela n’a rien à voir avec l’audiobook ; ça n’a rien de commun avec les beaux enregistrements que de bons lecteurs, acteurs et même auteurs ont fait de tel ou tel chef-d’oeuvre, mais disons que ça dépanne.

La recherche

Cette fonction m’a littéralement transporté de bonheur quand je l’ai découverte. Un peu comme le crtl / cmd + f dans une page web ou un document long comme le bras.

Sélectionnez un mot, tapotez sur Rechercher et vous avez toutes les occurrences du mot dans le livre. C’est magique !

Rechercher

En fait, j’utilise le plus souvent cette fonction en tapotant sur la loupe en haut à droite. Essayez et voyez comme il est aisé de retrouver un passage qui vous intéressait et dont vous aviez oublié l’emplacement !

D’autres applications de lecture

Vous vous souvenez que je vous disais avoir peu goûté au plaisir de la lecture sur iPad avec iBooks ? C’était en raison de l’éclairage qui m’agressait fortement les yeux et, la nuit, c’était bien pire, même quand la luminosité était au minimum. Et ce n’était pas le mode nuit qui m’apportait un soulagement parce que l’idée même de lire un texte blanc sur fond noir me paraissait farfelue.

Google Play Livres

En revanche, j’ai beaucoup apprécié le réglage de la luminosité, laquelle baissait automatiquement en fonction de l’heure. Et cette baisse s’accompagnait d’une diminution de la lumière bleue au profit de tons plus chauds, tirant sur le jaune. Cela occasionnait moins de fatigue oculaire. L’une des applications le permettant est Play Livres, l’app de Google. Mais avec l’introduction d’iOS 9.3 et la généralisation de ce réglage à l’ensemble du système, on peut profiter de cette fonction partout. Je l’ai même adoptée sur mon Mac avec flu.x.

Une autre fonction assez amusante de Play Livres est l’option de traduction. Celle-ci s’avère assez efficace.

Traduire

Quoi qu’il en soit, les deux apps (Google Play et iBooks) offrent des fonctions assez similaires et ne vous obligent à choisir entre elles que si vous optez pour l’un ou l’autre des magasins (je n’ose dire librairie) que proposent les deux concurrents.

Kindle

J’ai trouvé dans la concurrence une autre application : Kindle d’Amazon. Mais avant de vous donner les raisons assez évidentes de mon utilisation de cette application, il faut vous dire un mot de ma liseuse, que j’ai adoptée assez tard.

La Kindle

C’est en effet avec la liseuse que je suis devenu un lecteur numérique. Moi qui croyais que la liseuse était une anomalie dans un marché largement occupé par les tablettes ! Un appareil un peu suranné dont le premier modèle était apparu… en 2007 ! Je la voyais comme une tablette amputée de nombreuses fonctions et je ne voyais pas que ce petit appareil léger, relativement peu cher, permettait au lecteur de se concentrer sur le seul texte et ce sans se détruire les yeux avec le rétroéclairage un peu trop violent des tablettes.

Parlez-moi d’amour

En fait, c’était le début d’une longue histoire d’amour, et d’un progressif éloignement du livre papier. À force de lire sur ma liseuse, je trouve que le livre (disons traditionnel, mais ça ne veut tellement rien dire si l’on pense à ses multiples métamorphoses, du volumen au codex) a pour lui plusieurs inconvénients :

  • son poids,
  • ses pages qui ne tiennent pas et qui se rabattent,
  • l’ombre de la main (ou simplement toute ombre résultant de la position du livre par rapport à la lumière) sur la page
  • la nécessité d’avoir un éclairage pour lire (c’est tout bête mais avec la liseuse, j’ai fini par oublier que j’avais besoin d’une source de lumière pour lire),
  • l’encre qui s’efface (du moins celle de ces affreux livres de poche)
  • les traces de doigt ou de tout ce que vous pouvez manipuler lors de votre lecture (allant de la nourriture au cérumen, en passant par les crottes de nez…)
  • le papier de mauvaise qualité (car les lecteurs ne sont pas tous assez fortunés pour se payer de beaux livres imprimés sur du vélin).

En revanche, force est de constater qu’avec une liseuse, on perd plusieurs choses :

  • on voit moins la couverture et on mémorise donc moins bien le nom de l’auteur ;
  • on perd la conscience de l’épaisseur du livre et de l’endroit où l’on se situe. Avec une liseuse, on peut ainsi très facilement se trouver tout surpris d’être à la fin (spécialement quand une partie du pourcentage comprend diverses choses comme une postface ou un sommaire). Mais ce n’est pas sans procurer quelque nouvelle émotion littéraire tant on est déconcerté de se trouver à la dernière page sans que rien ne nous y ait préparé. Cela dit, il est facile d’afficher la barre de progression, et de voir où on se trouve, mais je n’utilise que fort peu cette possibilité.

J’apprécie aussi de pouvoir accéder instantanément au livre désiré. Je n’ai pas même besoin de lever mes fesses pour lire le dernier prix Goncourt. Certains trouveront que c’est un défaut. C’est affaire de point de vue. Pour moi qui ai habité dans des lieux où la culture était peu accessible, j’y ai vu un net avantage.

Et puis même si on peut trouver à redire sur les livres et sa vente qui s’apparente davantage à de la location, il faudra quand même reconnaître qu’une application comme Calibre vous débarrasse bien facilement des DRM indésirables.

Bien sûr, on retrouve toutes (ou la plupart) des fonctionnalités susmentionnées, mais il en est d’autres que je suis toujours surpris de n’avoir toujours pas trouvé chez Apple.

Word Wise

Cette option favorise l’apprentissage de la langue dans laquelle vous lisez. Elle est certes perfectible, mais elle permet d’afficher des définitions au-dessus des mots, en filigrane en somme.

wordwise

On peut même enregistrer le vocabulaire recherché dans le dictionnaire. On se retrouve alors avec un nouveau livre contenant les mots ayant fait l’objet d’une recherche. Très pratique pour réviser, une fois la lecture terminée.

vocabulaireinteractif

Le navigateur intégré

Il m’est arrivé de constater que le lecteur que j’étais devenu ne lisait plus un livre à la fois mais plusieurs. En fait, de nombreuses fois, il m’est arrivé d’être étonné par un mot de l’auteur ou de ressentir le besoin de vérifier la validité d’une information et je le faisais en utilisant le navigateur intégré. C’est un accès à Wikipédia que nous avons ainsi et, comme le dictionnaire intégré, il permet d’effectuer des recherches assez facilement et rapidement.

navigateurintegre

Passages les plus surlignés

Certains n’aiment pas. Je trouve ça assez amusant. On peut afficher les passages les plus surlignés par les autres lecteurs. Ainsi, au cours de votre lecture, vous voyez que tel passage a été souligné tant de fois.

passagessurlignes

Il m’est arrivé de relire deux fois un passage que d’autres avaient souligné. Je n’y avais tout d’abord pas prêté attention puis, constatant que le passage avait été souligné, je me suis dit que peut-être je n’avais pas été assez attentif.

Autres fonctionnalités

La fonction X-Ray est typiquement du type de celle qui aurait changé ma vie d’étudiant.

Comme l’indique Amazon :

La fonction X-Ray permet d’explorer la structure d’un livre sur le Kindle Touch, ses idées essentielles, les personnages ou les thèmes.

Par exemple, cela vous permet d’accéder à tous les emplacements où le personnage untel apparaît. L’ensemble des personnages peut alors être affiché par ordre alphabétique mais aussi par ordre d’apparition ou encore par ordre de pertinence. De même avec les principaux thèmes du livre, ce qui facilite les révisions en vue d’un examen ou un concours.

X-Ray

Malheureusement cette fonction ne se trouve pas dans tous les livres, et de surcroît elle ne se trouve que dans les livres écrits en anglais.

Il y a d’autres options que je n’ai jamais essayées comme Kindle FreeTime qui consiste à créer un profil, à ajouter des livres et créer des défis, des objectifs de lecture pour inciter les enfants à lire. D’autres que j’utilise assez peu comme l’option send to Kindle. Mais je goûte assez la synchronisation de tous les appareils. Je commence un livre sur la Kindle laissée sur la table de nuit. Je peux reprendre dans la journée la lecture sur l’app Kindle installée sur mon iPhone, qui lui a le bon goût de n’avoir pas été oublié sur ladite table de nuit. Voilà pour la justification d’une troisième app dédiée à la lecture.

Mais pourtant j’en ai deux autres.

D’autres manières de lire

Je suis assez étonné de voir à quel point l’expérience de la lecture peut revêtir d’étranges formes, de constater à quel point le numérique peut aider ceux qui peinent à lire comme ceux qui veulent lire davantage.

Voice Dream Reader

Voice Dream Reader lit vos textes (PDF, ePub), vous permet même d’aller en rechercher sur Gutenberg. Ce n’est pas une application de lecture de livres audios. Cela correspond plutôt à la fonction Prononcer évoquée ci-dessus, ce qu’on appelle aussi plus souvent, en Anglais, text-to-speech. À ceci près qu’un large choix de voix vous est proposé (enfin vendu). On peut donc obtenir quelques voix (mais surtout en Anglais) moins « robotiques » que celle intégrée à iOS.

Voice Dream

Cette application prend tout son sens dans le domaine de l’éducation puisqu’un élève peut suivre la lecture (les mots sont surlignés) mais, en plus, il dispose de polices comme Dyslexie ou OpenDyslexic.

Cependant, on peut l’utiliser dans certains cas bien précis : faire lire le livre qui vous passionne dans la voiture (avec un iPhone branché sur l’autoradio par exemple) ou encore pour « faciliter » la lecture. En effet, un ami me confiait récemment qu’il utilisait la fonction text-to-speech parce qu’il avait tendance, au cours d’une lecture « normale », à vagabonder dans ses pensées et à perdre le fil (vous savez quand vous continuez à lire mais que quelques lignes ou pages plus loin, vous vous apercevez que vous n’avez rien retenu). Au moins, avec une telle fonction, cet ami me disait retenir quelque chose même quand son imagination battait la campagne. Son esprit gardait toujours une trace non pas du texte lu, mais du texte entendu.

Litz

C’est un autre ami qui m’a parlé de Spritz, une application qui utilise le Rapid Serial Visual Presentation. Concrètement, l’application n’affiche qu’un mot à la fois contenant une lettre rouge censée fixer votre attention en un point précis. Cette méthode doit pouvoir vous apprendre à lire très vite. Elle n’est pas nouvelle et date des années 70.

Litz

Vous trouverez une flopée d’applications utilisant cette méthode. J’ai pour ma part retenu Litz pour sa capacité à lire des ePubs. Mais il faut bien reconnaître que ce n’est pas la solution la plus plaisante (en tout cas pour moi qui lit et aime à lire lentement). Cependant, pour des textes plus courts, de ces articles qui ont donné naissance au terme « infobésité », une telle façon de lire peut vous permettre d’entamer votre course contre la montre des textes à lire dans la journée.

Conclusion

J’ai omis de nombreuses choses dans cet article, comme les livres enrichis, mais il faudrait aussi traiter du corollaire de la lecture numérique et de l’activité de tri, de conservation et d’archivage de ses propres notes de lecture, évoquer le rôle des réseaux sociaux dans la diffusion des livres (comme Goodreads par exemple), etc.

Je m’en voudrais de faire croire que ce tour d’horizon de l’état de la lecture numérique en ce début de siècle soit une injonction à lire sur tablette ou liseuse. Ce n’est pas du tout mon propos et j’ajouterai que le livre papier reste un support on ne peut plus agréable et occasionne une déconnexion reposante (n’était-ce le smartphone ou la tablette qui traînent à côté). Quand on me prête ou me donne un livre papier, je ne boude pas mon plaisir et je le prends d’autant plus volontiers que ce livre a une histoire que n’aura jamais un fichier électronique. Récemment, j’ai été ému en tombant sur un livre ayant appartenu à mon grand-père décédé il y a peu et frappé du sceau de son ex-libris. Mais ne soyons pas trop sentimentaux avec ces objets que sont les livres. Mon grand-père s’en débarrassait volontiers, et les bouquinistes sont pleins de ces orphelins dont les gens se détachent par paquets.

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Au reste, on voit bien que même le traditionnel papier peut devenir numérique ou plus précisément un support numérique avec la réalité augmentée. C’est ce que j’essaie de faire avec les fiches de lecture que je demande à mes élèves de réaliser : une fiche tripartite on ne peut plus conventionnelle est réalisée et une fois celle-ci corrigée, elle est lue par un élève qui est filmé. Ce petit travail vidéo est alors convoqué par le truchement de la réalité augmentée quand un élève braque son smartphone au CDI sur la couverture d’un livre pour lequel une fiche de lecture a été réalisée (l’exemple ci-dessus a été fait avec une Kindle mais il peut naturellement être fait avec un livre papier).

Ainsi même l’ancien et le nouveau se rejoignent et c’était bien là tout le sens de mon propos. Cependant, il me semble que l’activité de la lecture, avec le numérique, s’est complexifiée. Assurément, elle s’est au moins diversifiée. Mais ce qui amusant, c’est que cette complication s’est accompagnée d’une simplification de certains processus : l’accès à l’encyclopédie, aux dictionnaires, à l’annotation, à l’archivage, au partage… Il en a de la chance, l’homo numericus !

Le Cimetière de Prague

Une œuvre à trois voix

Le Cimetière de PragueLe Cimetière de Prague est une œuvre à trois voix. Tout d’abord, celle d’un narrateur extradiégétique qui prend en charge l’ensemble du récit. Celle de Simon Simonini ensuite, le protagoniste de l’histoire. Celle de l’abbé Dalla Picola enfin, personnage « secondaire », qui n’est autre que le double de Simonini.
L’ensemble s’organise selon un journal fragmentaire dont le narrateur susmentionné rassemble les morceaux. En effet, Simonini – ayant rencontré Sigmund Freud – écrit ce qui lui reste de souvenirs, espérant retrouver la mémoire et comprendre son histoire en retrouvant le trauma dans lequel s’origine son amnésie. Dans le même temps, le diariste fait la découverte au sein même de son appartement d’un couloir menant à un autre appartement, celui de l’abbé Dalla Picola. Selon toute vraisemblance, Simonini et Dalla Picola ne forment qu’un seul et même schizophrénique personnage. L’un ne complétant le journal que lorsque le second est absent ou endormi.
Nous avons ainsi un étrange journal intime à deux voix qu’une troisième, celle du narrateur, ne jugeant pas suffisamment cohérent ou compréhensible, homogénéise pour en faire un récit malgré tout lacunaire, parcellaire, incomplet. C’est lui le responsable de la vis narrandi.

Un incipit labyrinthique

Cet enchevêtrement de voix (que la typographie, le style et le ton permettent de distinguer aisément) s’annonce en un début labyrinthique. On voit que, dans son dernier roman, Umberto Eco a abandonné l’image du portail (que le lecteur potentiel devrait franchir) pour céder la place à celle du dédale. N’en sortiront que les happy few, ceux que l’œuvre n’aura pas rebutés. Pour découvrir l’histoire du Cimetière de Prague, il faut donc suivre le narrateur dans un entrelacs de venelles qu’un conditionnel passé révèle improbable : « Le passant qui en ce matin gris du mois de mars 1897 aurait traversé à ses risques et périls… ». S’ensuit une traversée des « rares endroits de Paris épargnés par les éventrements du baron Haussmann » menant à une vitrine de brocanteur, officine du faussaire Simonini.

La brocante comme métaphore littéraire

Le bric-à-brac sans valeur qu’on y trouve, c’est tout le matériau narratif du livre, car Le Cimetière de Prague n’est rien d’autre que le recyclage de la production livresque du XIXe qu’elle soit littéraire, pamphlétaire, propagandiste, épistolaire, etc. Le mot « recyclage » n’a d’ailleurs aucune connotation péjorative. Le protagoniste – gagnant sa vie en créant de faux textes brandissant des menaces judéo-maçonniques – ne fait pas autre chose (« N’es-tu pas, toi, le maître du recyclage ? », demande-t-on à Simonini, page 427)
Ce livre, qui fait ainsi le récit de la genèse et du développement de l’antisémitisme, rassemble cette production hétéroclite qu’elle ait une valeur littéraire ou non. On y trouve pêle-mêle les livres les moins lus des grands auteurs (Les Mystères du peuple d’Eugène Sue, Joseph Balsamo d’Alexandre Dumas), mais aussi ces curieux objets sinon « littéraires » du moins historiques que sont Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly, Les Mystères de la Franc-Maçonnerie de Léo taxil, Le Diable au XIXe siècle du docteur Bataille, La France juive d’Édouard Drumont, etc. Simon Simonini, sycophante, faussaire, assassin et antisémite, est ce curieux héros qui pour vivre fait la lecture de tout cela, et produit des textes susceptibles de servir les intérêts des services d’espionnage ou de contre-espionnage agitant des menaces fantasmatiques.

La menace

Six Promenades dans les bois du roman et d'ailleursUmberto Eco a souvent parlé dans ses livres des Supérieurs Inconnus (notamment dans Le Pendule de Foucault). Ils sont évidemment dans Le Cimetière de Prague.
En 1789, le marquis de Luchet avertissait : « Il s’est formé au sein des plus épaisses ténèbres, une société d’êtres nouveaux qui se connoissent sans s’être vus […] Cette société adopte, du régime jésuitique, l’obéissance aveugle ; de la franche-maçonnerie, les épreuves et les cérémonies extérieures ; des Templiers, les évocations souterraines et l’incroyable audace. » (Essai sur la secte des illuminés, cité par Umberto Eco dans Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs, page 176).
Tout l’enjeu du Cimetière de Prague est de montrer comment le XIXe siècle a ajouté les Juifs à cette illusoire menace. Je ne vous ferai pas le récit qui montre comment l’on va de Luchet à Rachkovsky en passant par Barruel, Simonini, Joly, Goedsche, etc. En revanche, ce qu’il faut comprendre, c’est le mécanisme qui favorise l’irruption de la fiction dans la réalité, celle-là même qui mène à Hitler ayant lu les Protocoles des Sages de Sion. Si vous n’avez pas le temps de lire Le Cimetière de Prague, lisez les pages 174 à 185 de Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs datant de… 1994.

Vingt-six après

Le Pendule de FoucaultPourquoi Umberto Eco a-t-il attendu près de 30 ans pour raconter et amplifier cette histoire afin d’en faire un roman de plus de 500 pages ? Une bonne partie du matériau employé dans Le Cimetière de Prague ne figurait-il pas déjà dans Le Pendule de Foucault publié en 1988 ?
On trouvera que, chez les grands écrivains, il y a une grande et unique obsession, ici déclinée en plusieurs ouvrages. Après tout le thème n’est-il pas fascinant ? Il suffit de nommer une chose pour qu’elle existe ! Inventez un improbable complot mondial, pluriséculaire, et tout le monde d’y croire ! Le faux devient vrai. L’obsession flaubertienne d’Eco pour l’erreur, la mauvaise foi, la stupidité se manifeste dans toute son œuvre : dans Les Limites de l’interprétation, l’auteur a élaboré une théorie du faux et des faussaires, dans Le Pendule de Foucault sont évoqués ces occultistes qui croient fanatiquement à tout, dans Baudolino, le personnage principal est un rêveur qui affabule…
Mais peut-être y a-t-il aussi chez Eco une vertu pédagogique ? Ne s’agit-il pas – une énième fois – de s’interroger sur les événements qui ont mené à l’holocauste : « Réfléchir sur les rapports complexes entre lecteur et histoire, entre fiction et réalité, constitue une forme de thérapie contre tout endormissement de la raison, qui engendre des monstres » (op.cit., page 183). C’est d’autant plus important que le monstre, « il est encore parmi nous » (Le Cimetière de Prague, page 545)
Mais cette interrogation est d’autant plus fascinante pour l’homme de lettres qu’il constate que la littérature, fût-elle mauvaise, a un réel pouvoir sur la vie. Cela est rendu possible par la crédulité de ceux qui sont incapables d’accepter le monde tel qu’il est, qui faute de pouvoir le refaire, le réécrivent (et ils sont légion ces gens qui ne voient que manipulation et complot). Ce à quoi, Umberto Eco répondait : « Il faut nécessairement qu’il y ait, associé à l’acte de création, un mystère. Le public le réclame. Sinon comment Dan Brown gagnerait-il sa vie ? » (N’espérez pas vous débarrasser des livres, page 174).
En ce cas, Le Cimetière de Prague n’est-il pas la dernière œuvre romanesque d’un homme de 80 ans qui chatouille de son érudition les déchets romanesques d’un écrivain qui marche maladroitement sur ses plates-bandes ?

« Dieu sait si les cimetières sont paisibles : il n’en est pas de plus riant qu’une bibliothèque. »

N'espérez pas vous débarrasser des livresOn a vu que Le Cimetière de Prague était une véritable brocante littéraire constituée d’objets hétéroclites. Cette métaphore montre que des objets usés vendus au prix du neuf et parfois plus cher (je n’ai plus la référence exacte du livre) représentent des textes parfois anciens réutilisés, réécrits, plagiés pour en faire du neuf. Pensez aux Protocoles des Sages de Sion.
Ce n’est pas la seule métaphore qui sous-tend le livre. Celle du cimetière donne également son titre à l’ouvrage. Ce cimetière praguois où les Supérieurs inconnus sont devenus des rabbins représente la bibliothèque (c’est d’ailleurs là que Simonini y fait ses recherches sur le cimetière). Se développant dans le cadre du « périmètre autorisé », l’auteur y a « superposé » ses livres (cf. pages 252 et 253). Le Cimetière de Prague est le lieu de réunion des rabbins comploteurs. C’est de ce lieu que tout part, de ce monument abritant la tombe de l’auteur du Golem, « créature monstrueuse destinée à accomplir les vengeances de tous les Israélites ». Et Simonini de conclure : « Mieux que Dumas, et mieux que les jésuites » (les jésuites font référence au complot imaginé par Eugène Sue dans Le juif errant).
Plus encore, le cimetière est LA création littéraire.
Ainsi, la culture livresque d’Umberto Eco est un défi jeté à la face des grands auteurs ou plus exactement ou même modestement une imitation amoureuse des feuilletons-romans, comme on disait encore à l’époque.
Pourtant, je crois pouvoir affirmer que je n’ai pas éprouvé particulièrement de plaisir à lire ce monument d’érudition. Le Cimetière de Prague est une œuvre fascinante, chaque péripétie recèle une référence. C’est le royaume de l’intertextualité. Tout ce qu’on lit peut être extrait d’un autre ouvrage. Par exemple, les égouts évoquent la traversée de Jean Valjean dans l’antre du Léviathan (Les Misérables), les épisodes sur la Commune évoquent… eh bien je ne sais plus (désolé, mais si quelqu’un peut me dire où j’ai déjà lu ça : « Le mardi, Montmartre était conquise et quarante hommes, trois femmes, quatre enfants avaient été amenés là où les communards avaient fusillé Lecomte et Thomas, agenouillés et fusillés à leur tour », page 317). La période des attentats des anarchistes, et notamment le malheureux journaliste qui, après avoir exalté les attentats, perdit un œil (cf. page 443) se trouve dans Le mouvement anarchiste en France de Jean Maitron. Ou encore la messe noire provient certainement en partie de Là-bas de Huysmans…
Le véritable plaisir de lecture est alors la recherche des références. Le reste est austère, aride. À aucun moment, on a envie de tourner la page, avide de savoir comme on peut avoir envie de savoir ce que vont devenir les fillettes pourchassées par le terrible père Rodin dans Le juif errant, ou comment la reine va réagir aux déclarations prophétiques de Joseph Balsamo dans l’ouvrage du même nom.
Peut-être cela vient-il du fait qu’Umberto Eco n’a pas la moindre sympathie pour son répugnant personnage, et qu’on ne le suit qu’à contrecœur ? Ou alors que l’auteur est un brillant universitaire possédant sa narratologie sur le bout des doigts, mais qui ne parvient pas à insuffler une once de suspense ? Je ne sais pas, mais assurément Le Cimetière de Prague est une œuvre fascinante, non passionnante.

Il faut connaître l’entreprise dès le lycée. Vraiment ?

J’ai développé dans un article précédent les raisons de mon indignation provoquée par la lecture du vôtre.

Il me reste un dernier point à développer : les raisons de mon désaccord avec votre vision du monde ou du moins de l’éducation. Ma diatribe étant d’objectif modeste, je me limiterai au seul point d’intersection possible : l’école prépare-t-elle à rentrer dans votre monde, c’est-à-dire dans celui de l’entreprise ?

L’introduction qui précède votre article précise que vous invitez les jeunes à devenir entrepreneur. C’est à coup sûr un bel objectif, et je me satisfais de constater que vos ambitions sont sans limites, puisque vous leur offrez l’exemple de Larry Page et de Sergey Brin. Mais, d’emblée, je me dis que nous ne vivons pas dans le même monde car, dans le collège dans lequel je travaille, pas moins de 52 % des élèves sont issus d’un milieu défavorisé. C’est vous dire qu’ils ne sont pas prêts à balancer de leur garage l’algorithme qui va bouleverser le monde.
Je ne vais certes pas bâtir mon argumentation sur un misérabilisme larmoyant, mais il serait intéressant que vous les voyiez ces jeunes, et que vous compreniez que leurs préoccupations sont à mille lieues des vôtres. Vous semblez rêver d’une jeunesse galopante et rayonnante débarrassée de ces enseignants parasitaires freinant son élan. Hélas ! ce jeune public est davantage concerné par ses petits problèmes : un parent qui vient de se suicider, un autre qui a mis son enfant à la porte, un abus sexuel, une dyslexie mal traitée, etc. Malgré tout cela, ces enfants parfois en très grande difficulté scolaire sont contrairement à ce que vous dites ponctuels, polis et respectueux. En revanche, ils accroissent les «bataillons d’illettrés» dont vous parlez. À qui la faute ?

Cela, c’est pour remettre les choses dans leur contexte, et je peux vous dire que j’ai grandement édulcoré les choses.

À présent, demandons-nous ce que ces collégiens deviennent. J’en viendrai directement au point qui nous intéresse : les «meilleurs» vont au lycée, c’est-à-dire presque tous. Comment pourrait-il en aller autrement ? Lorsqu’on veut emmener 80% d’une classe d’âge au baccalauréat, il n’est pas étonnant que ce soit pratiquement tous nos élèves qui accèdent au lycée. Au reste, je maintiens que cet objectif n’a rien de scandaleux, sauf pour les nostalgiques du charme discret de la bourgeoisie, qui aimaient tant que l’élite soit l’élite, c’est-à-dire une catégorie sociale non souillée de la présence des prolétaires venant outrageusement faire baisser le niveau.
Nos collégiens deviennent donc des lycéens en accédant soit au lycée général et technique soit au lycée professionnel. Le deuxième choix, car c’est presque toujours un deuxième choix, voit des élèves arriver qui n’ont pas envie d’être là. Aujourd’hui, on considère toujours qu’il vaut mieux faire de la philosophie que de la mécanique, rappelle François Dubet. C’est dire que ces élèves à qui on a fait comprendre que le lycée général et technique n’était pas pour eux n’ont pas envie d’être là. Bien souvent, ils y sont malgré eux. C’est dommage, mais c’est ainsi. Quelles peuvent être alors leurs motivations ? À eux dont les médias rabâchent à longueur de journée que de grands patrons s’octroient des salaires pharaoniques, parfois doubles, avant de fermer l’entreprise pour ensuite délocaliser. Quelle est à votre avis leur opinion sur le monde de l’entreprise, eux qui voient papa et maman chômer ?
Le problème est donc là : l’école n’est plus un gage de réussite. Tant et si bien qu’on ne sait plus comment motiver nos élèves. Dans certains cas, on propose même des cagnottes de 10000€. C’est vous dire le désarroi qui a dû s’emparer des têtes pensantes de notre ministère.

Mais quand bien même le monde qui les attend regorgerait d’emplois à qui mieux mieux, qu’en serait-il exactement ? Faudrait-il préparer nos élèves à rentrer dans la vie active ?

Pour moi, et je ne me lasserai jamais de le répéter, la réponse est non, mille fois non. Les élèves eux-mêmes le savent, eux qui effectuent leur scolarité. L’univers dans lequel ils évoluent – celui de l’école – n’est pas la réalité. C’est un monde à part dans lequel l’erreur est tolérée, la faute acceptable. C’est un monde dans lequel on peut recommencer sans être condamné, méprisé ou ostracisé : si je rate un contrôle, je peux le recommencer, je peux refaire une année, je peux recevoir de l’aide ; si, d’aventure, je commets une bêtise (je me bats, par exemple) je ne paie pas d’amende, je ne vais pas en prison. Je suis éduqué, élevé, non pas condamné. Il n’existe qu’un seul cas où le réel rencontre l’école : c’est lorsqu’un enfant ayant commis et répété de graves forfaits se voit traîné en conseil de discipline et que celui-ci se prononce pour l’exclusion définitive de l’élève. Là, en voyant le regard de l’enfant, on comprend qu’il n’avait pas saisi que le réel le rattrapait.

Le réel ! Le moins que l’on puisse dire est qu’il varie en fonction de divers facteurs. Qu’est-ce que cela veut dire le réel, et surtout préparer nos enfants au monde réel? Au XVIIe siècle, cela ne voulait sûrement pas dire grand-chose : un état dans lequel tout un chacun aurait reçu une éducation, aurait son mot à dire dans une démocratie serait un non-sens. Après la Révolution française, les choses sont un peu différentes, mais combien de petits Français reçoivent les lumières de l’éducation ? Ce n’est que progressivement, au XIXe siècle, que les Français vont accéder de plus en plus nombreux à l’école, mais pourquoi faire ? L’enfant apprend à compter, à lire et à écrire. Cela est bien suffisant, et de toute façon la moisson mobilisera bientôt toute l’énergie de la famille. Dans l’industrialisation croissante de ce siècle, à quoi faut-il préparer les enfants ? Au travail que le monde est en mesure de leur donner ? À travailler dans une mine, à travailler dans une manufacture ? À faire la guerre pour lutter contre les Prussiens ? Ce qui n’est pas encore l’Éducation nationale n’a-t-il pour autre objectif que de préparer l’enfant à recevoir ce que le monde veut bien lui donner ? Dans le nôtre, que faudrait-il apprendre ? À mépriser La Princesse de Clèves, à s’adapter à telle technologie tant que nous en avons besoin (pensez aux cassettes vidéo de Sony dans les Landes), puis à les mettre à la porte ?

Ce n’est pas là ma conception de l’école.

Mieux encore. Selon moi, l’école est incompatible avec la logique de l’entreprise et de l’idéologie du libéralisme qui voit ou veut voir dans l’individu un être compétitif, prêt à écraser l’autre, ce qui est bien, en dernière analyse, l’exemple que vous donnez en évoquant Larry Page et Sergey Brin. Ne sont-ils pas à l’origine de l’entreprise qui, tel un monstre mythologique, avale tout, diminue ou écrase la concurrence c’est-à-dire des individus ?
Or rien de tel dans une classe. Si l’on fait de la pédagogie différenciée, la classe est divisée en petits groupes mêlant les élèves dont les meilleurs aident les moins forts. Il faudrait d’ailleurs s’entendre sur ce terme : le meilleur dans une classe n’est pas forcément le plus intelligent, mais parfois le plus chanceux, le plus mûr, le plus sérieux, le plus docile (ou le moins réfractaire), celui qui est passionné ou seulement intéressé. Dans un tel contexte, ledit meilleur n’a pas pour objectif d’écraser l’autre, mais bien de l’aider. Et tout l’enjeu de mon enseignement sera de le leur expliquer. Je tenterai également de leur parler de tout ce qui sera profondément inutile, la littérature. Vous qui aimez l’économie, permettez-moi d’y faire référence. L’enseignement de la littérature, c’est l’équivalent de ce que Georges Bataille appelait la part maudite, la dépense pour rien. Il n’y a rien de plus détestable que cette instrumentalisation de l’école, sa subordination au monde du travail. L’enseignement n’est pas utilitaire. Je n’enrôle pas de futurs chômeurs.


En découvrant l’IREF, stupeur…

En flânant sur Twitter, j’ai pris connaissance du blog de Nicolas Lecaussin sur le site de l’IREF, acronyme révélant de doux mots : Institut de recherches économiques et fiscales ( Concurrence fiscale et liberté économique ). Cela sent son libéralisme à cent lieues, et je devais bien me douter de ce que j’y trouverais…

Pour résumer, l’auteur du billet, évoquant les changements de programme des Sciences Économiques et Sociales, regrette que l’enseignement de l’économie soit subordonné à une idéologie de gauche privilégiant auteurs keynésiens, revues étatistes, etc. Il va jusqu’à prétendre que le véritable responsable du chômage ne serait pas le libéralisme, mais l’Éducation nationale (« L’échec des jeunes n’est pas dû au libéralisme mais à l’Éducation nationale qui ne fait pas bien son travail. » ). Diantre !

À ce moment, je suis encore sur ma chaise, et mon teint pâle n’est pas encore empourpré d’une légitime colère, car je connais bien ce discours, et si je ne le reconnais pas comme juste, il ne m’offusque pas plus que ça (question d’habitude). Au reste, quelle autre vision pourrait-elle être développée sur un tel site ?

Ce que je déplore vivement, c’est que non content de s’en prendre aux programmes, Nicolas Lecaussin bat en brèche le monde enseignant comme personne n’oserait le faire avec telle profession ou telle population, de peur de se voir poursuivi pour discrimination voire racisme.

Que dit-il en somme ? Je cite :

« Dirigé par des syndicats gauchistes et des fonctionnaires méprisants et suffisants, notre système scolaire a sombré. Une partie des enseignants sont régulièrement en grève et ne font que penser à leur statut, à leurs vacances ou à leur départ à la retraite. »

« Les fonctionnaires de l’Education nationale reconduisent leur modèle de gens étriqués, qui cherchent avant tout à se mettre à l’abri (fonction publique, professorat) et à vivre si possible aux dépens des autres. »

Nul besoin d’être fin lecteur pour comprendre l’idéologie qui sous-tend de tels propos.

En effet, quand on croit discerner au sein d’une population une catégorie responsable d’une nuisance ( responsabilité à l’égard de « notre système scolaire [qui] a sombré », « de l’échec des jeunes » ), coupable de se comporter en parasite puisqu’elle s’efforce de « vivre si possible aux dépens des autres », ayant quelques inacceptables tares (« fonctionnaires méprisants et suffisants », « gens étriqués »), rétive au bon fonctionnement de la société (« Une partie des enseignants sont régulièrement en grève et ne font que penser à leur statut, à leurs vacances ou à leur départ à la retraite »), quand on croit, disais-je, discerner au sein de la population une telle catégorie d’individus, on n’est pas sans rappeler certaine idéologie des années 30.
Or qu’en est-il réellement ? Je ne voudrais pas que l’on puisse me soupçonner de bâtir un plaidoyer pro domo, mais enfin les enseignants sont-ils ces parasites susmentionnés ? Sont-ils ces feignasses gangrenant la société ?

M. Lecaussin, je vous invite à vous rendre davantage dans les établissements scolaires afin d’y constater la vigueur du corps enseignant, lequel travaille d’arrache-pied à faire réussir ses élèves.
Souvent, l’enseignant se lève tôt ( le petit jeu des mutations ne lui a pas permis d’obtenir un poste près des gens qu’ils aiment ), fait de longs trajets, et passe sa journée sur son lieu de travail, son emploi du temps ne lui permettant pas de faire autrement. Si son service n’est que de 18 heures d’enseignement effectif pour un certifié, il lui faut 3 fois ce temps au moins pour se comporter en intellectuel qu’il est : pour préparer ses cours, il lit énormément, se documente, se déplace dans des musées, au théâtre, au cinéma, accumule les connaissances qui lui permettront d’enrichir des cours constamment renouvelés. Un forum comme Neoprofs vous donnera une idée de l’investissement des enseignants dans leur travail et de la hauteur de vue qui est la leur. Je n’ai évidemment pas parlé du temps consacré à la correction des copies, du temps que nombre de professeurs consacrent à la préparation de sorties scolaires ( je pense, entre autres, aux professeurs de langue). Je ne parlerai pas non plus du temps consacré à recevoir les élèves et leurs parents de plus en plus enclins à rencontrer les enseignants de leurs enfants. Enfin, on aurait pu évoquer, avec le développement d’internet, le temps croissant à diffuser des informations ( notes, cahiers de textes en ligne ) ou à établir le contact avec parents et élèves ( forum, mails ). Faut-il également préciser que les rares enseignants faisant grève le font parce qu’ils défendent leur vision de l’éducation, laquelle doit reposer sur une conception non pas comptable de la chose, mais sur une véritable politique éducative incompatible avec la politique d’éradication du fonctionnaire mise en place par le gouvernement. Ainsi, tous ceux qui font grève et perdent une journée de salaire ne le font pas de gaieté de cœur en songeant aux vacances prochaines.

Je pourrais continuer longtemps comme cela, et je dois évidemment en oublier, mais vous conviendrez qu’on ne peut pas se laisser aussi facilement insulter.

Le structuralisme coupable ?

Il y a quelque temps, je lisais un article à propos de Michel Foucault sur le site du Monde diplomatique. L’auteur de cet article évoquait Derrida, lequel trouvait que L’histoire de la folie à l’âge classique relevait du « totalitarisme structuraliste ».
Stupeur ! car pour ma part je ne vois pas en quoi le structuralisme peut relever du totalitarisme, à moins qu’il ne s’agisse d’un emploi métaphorique.

Je fais part de cet article à mes collègues, dont l’une me parle aussitôt du petit livre de Tzvetan Todorov paru en 2006 La littérature en péril, dans lequel sont expliqués les liens qui unissent structuralisme et communisme.

Au début de son livre, Todorov explique que les études littéraires étaient « sous l’emprise de l’idéologie officielle », c’est-à-dire celle de la Bulgarie faisant alors partie du bloc communiste en 1956. Il explique également comment il devait réussir le tour de force de parler de la littérature sans bien sûr énoncer la moindre idée personnelle contrevenant à l’idéologie communiste, mais sans non plus « avoir à se plier aux exigences de l’idéologie régnante » c’est-à-dire sans à avoir à exprimer la foi communiste.La solution était simple. Comme l’avaient fait dans les années 20 les formalistes russes, il s’agissait de ne s’intéresser qu’à « la matérialité même du texte, à ses formes linguistique », « à s’occuper d’objets sans teneur idéologique ». Ainsi les observations littéraires échappaient à la censure.

On voit ainsi comment le structuralisme, le formalisme ou toute manière de ne s’intéresser qu’à la forme pure étaient au départ un moyen d’échapper à l’emprise du parti. Plus tard, elle sera un rééquilibrage, une approche conciliant étude du contexte historique, idéologique, esthétique (soit la tendance dominante de la critique à l’époque) et étude de la relation des éléments de l’œuvre entre eux (la tendance de la nouvelle critique, celle de Barthes, Genette, Todorov…).

Je ne suis pas sûr que cela explique la critique de Derrida, que je ne suis pas sûr d’avoir comprise, mais la suite du livre de Todorov est intéressante. Ce dernier pense que l’enseignement ( que ce soit dans le secondaire, à l’université… ) est le reflet d’une conception étroite de la littérature qui considère l’œuvre littéraire comme un objet auto-suffisant, sans rapport avec le monde, fait de jeux formels dont les règles internes prévalent. En classe, on étudie des situations d’énonciation, des genres, des registres, des figures de style, des points de vue, les fonctions de Greimas, les fonctions du langage de Jakobson, bref des concepts forgés par l’analyse littéraire mais pas les œuvres. Le pire est que cela conduit à un désintérêt pour la littérature, ce que la désaffection pour les filières littéraires semble confirmer.

On confond donc le but et le moyen, les outils avec l’objet : « À l’école, on n’apprend pas de quoi parle les œuvres mais de quoi parlent les critiques » (page 19) ; « […] les études littéraires ont pour but premier de nous faire connaître les outils dont elles se servent » (page 18).

Mais, la majeure partie du livre de Todorov n’est pas constituée de ce constat qui tiendrait en une dizaine de pages. Il ne crie pas non plus haro sur le structuralisme ( comment le pourrait-il ? ) qui pourrait facilement être désigné comme le coupable des dérives susmentionnées. Il montre comment on en est arrivé à cette situation. Et alors qu’on pouvait penser que le structuralisme endosserait le rôle du coupable idéal, Todorov montre comment la naissance de l’esthétique moderne à contribué à façonner la notion de Beau, d’Art, et donc d’œuvre auto-suffisante, coupé du monde. De Platon à la théorie de l’art pour l’art, il explique comment l’enseignement et la critique en sont venus à privilégier l’œuvre et ses jeux formels comme un objet clos et non comme « un discours sur le monde » (page 31), ce qu’elle est avant tout.

Je ne peux résumer toutes ces pages ( 37 à 68 ), mais elles valent d’être lues, et on ne pourra ainsi pas accuser le structuralisme de tous les maux.

Enfin Todorov montre pourquoi la littérature est en péril. Selon lui, elle est prise dans un « corset étouffant », « fait de jeux formel, complaintes nihilistes et nombrilisme solipsiste » (page 85).

Pourtant, le structuralisme a beaucoup apporté. Il faut se souvenir de ce qu’était la critique littéraire auparavant. Pensez à la philologie. Relisez Contre Sainte-Beuve. Mais Todorov prévient en s’opposant à tout manichéisme : « on n’est pas obligé de choisir entre le retour à la vieille école du village, où tous les enfants portent la blouse grise, et le modernisme à tous crins ; on peut garder les beaux projets du passé sans avoir à conspuer tout ce qui trouve sa source dans le monde contemporain » ( page 24 ).

Au reste, le structuralisme a-t-il été autre chose qu’une tentative de déchiffrer le monde, de lui donner du sens ? Ne serait-il pas paradoxal que l’on fasse le procès de ce qui n’a jamais été autre chose qu’« un discours sur le monde » ? Cherchant à définir l’homme structural, Roland Barthes le désignait ainsi, Homo significans, percevant « le frisson d’une machine immense qui est l’humanité en train de procéder inlassablement à une création du sens » ( » L’activité structuraliste  » in Essais critiques, pp. 218-219). Et parlant de la littérature, Barthes écrivait « qu’elle est à la fois intelligible et interrogeante, parlante et silencieuse, engagée dans le monde par le chemin du sens qu’elle refait avec lui, mais dégagée des sens contingents que le monde élabore » ( c’est moi qui souligne ).


Sauvegarde qui peut

Il y a peu, Pierre Assouline regrettait sur son blog le contenu fort rétrograde de l’émission de Finkielkraut sur France Culture dans laquelle était invité Jean-Claude Carrière. On s’étonnera peut-être que l’on s’étonne du contenu des émissions de Finkielkraut. Au reste, je ne saurais dire ce que je pense de ce dernier dont les propos à forte teneur réactionnaire me semblent souvent choquants (sur France Inter à propos de Roman Polanski), mais j’en parlerai peut-être un jour, si je n’ai rien d’autre à faire.
Bref.
Pierre Assouline déplorait que nombre d’idées reçues sur l’informatique, sur son écrasante domination et sa menace sur le livre aient été une fois de plus répétées à l’envi. Or il se trouve que je lis actuellement une série d’entretiens entre Umberto Eco et Jean-Claude Carrière (N’espérez pas vous débarrasser des livres). J’ai la conviction (il faudrait vérifier, écouter l’émission de France Culture) que la présence d’Umberto Eco a servi de garde-fou aux débordements disons réactionnaires de Carrière. Ce dernier ne cache pas ou mal sa défiance pour l’informatique. Umberto Eco étant un utilisateur de longue date d’ordinateurs (dès les années 80), il s’est intéressé à la programmation (à l’époque, le basic, entre autres), il ne rechigne pas non plus à exploser quelques envahisseurs extraterrestres pour se divertir, etc. Il ne voit donc pas dans l’informatique une menace. En revanche, il croit en la supériorité du livre sur l’ordinateur, mais il ne pense pas que l’informatique tuera le livre. La préface est déjà un avertissement (celle de Jean-Philippe de Tonnac menant les entretiens), qui reprend en la démentant la citation hugolienne, laquelle expliquait comment l’intelligence humaine avait quitté l’architecture (la cathédrale) pour l’imprimerie (« Ceci tuera cela. Le livre tuera l’édifice »). Cependant, les cathédrales existent toujours. Il en sera de même pour le livre. L’e-book ne tuera pas le livre. Ils coexisteront. De toute façon, l’e-book n’entre pas en concurrence avec le livre. Il en est une déclinaison, une évolution qui ne remplace par l’objet originel dans lequel Umberto Eco voit la perfection. Selon lui, on ne peut pas faire mieux, on ne peut pas inventer mieux (comme la roue, la cuillère…). Mon propos n’étant pas de prouver la supériorité du livre sur l’ordinateur, je n’insiste pas (j’aime trop les deux), mais lisez N’espérez pas vous débarrasser des livres. C’est passionnant (Carrière dit des choses très justes sur l’informatique, notamment les nouvelles techniques, page 47).
Poursuivons.
Pierre Assouline se rit des invités de Finkielkraut qui s’inquiètent « du caractère précaire de la conservation des données » en informatique. À dire vrai, j’imagine que l’émission a dû être éprouvante à écouter (Finkielkraut pareil à lui-même, Carrière qui se lâche, etc.), mais ils ne doivent pas avoir tout à fait tort. Dans N’espérez pas vous débarrasser des livres, Umberto Eco évoque à juste titre ce problème à plusieurs reprises. Lorsqu’il explique, page 82, qu’il n’a jamais retrouvé une première version du Pendule de Foucault enregistré sur une disquette en 1984 ou 1985, on frémit. Ces données sont extrêmement précaires et pas seulement parce qu’on peut les égarer, mais parce qu’elles sont gravées sur des supports en permanente évolution et obsolescence (de la bande magnétique à la clef USB en passant par les disquettes de différents formats, les CD-ROM, les DVD-ROM, les disques durs IDE et SATA puis SSD…). Dans le livre d’entretien, ils omettent un autre problème qui me paraît particulièrement inquiétant, celui du format choisi. La plupart du temps, nous confions nos précieuses données (et la mémoire de l’humanité tout entière) à un éditeur de logiciel que beaucoup ne se donnent même pas la peine de payer. Très souvent, il s’agit de Microsoft (Word, Works…). Avez-vous pourtant idée du nombre de logiciels de traitement de texte existant ? Vous êtes-vous déjà demandé ce qui arriverait si le logiciel que vous avez l’habitude d’utiliser cessait d’exister ? Ce n’est pas impossible. Pensez à AppleWorks. Pensez à… Word qui pourrait disparaître ou dont le format de fichier a changé (de .doc à .docx). C’est pourquoi il serait sain de s’en remettre à un format ouvert, celui d’OpenOffice (.odt).
De tout cela, j’en conclus qu’un vieux « chnoque » comme Jean-Claude Carrière a des choses fort intéressantes à dire et à nous apprendre, même si elles me semblent provenir d’un esprit qui ne comprend pas bien (et encore !) son époque. Et puis, c’est la première fois que je lis avec tant d’intérêt un auteur avec lequel je pourrais être en total désaccord sur certains points, tant il est vrai que la méfiance envers internet m’horripile (pensez à Jacques Séguéla et à je ne sais plus qui).
En tout cas, je retourne à ma lecture inachevée, et télécharge l’émission de France Culture.

Les mots préférés de Jean-François Parot

Jean-François Parot a ses mots favoris.
Quand on le lit, on est certain de trouver quelques mots comme – si ma mémoire ne me fait pas défaut – aménité, alacrité, acrimonie ou encore atermoyer ou gabegie. Il faudrait établir une de ces listes chères à Umberto Eco, car on en trouverait beaucoup d’autres.
Force est de constater que le père de Nicolas Le Floch a une prédilection pour le mot homicider dont tout le monde connaît le sens, à ceci près que Jean-François Parot a ressuscité son emploi pronominal, s’homicider qui équivaut à se suicider, occurrence  moderne moins accessible de prime abord, le pronom sui (soi) paraissant plus savant que le nom homo, hominis.
On retrouve s’homicider dans pratiquement chacun de ses livres (je n’ai pas pu tout vérifier, ayant prêté certains d’entre eux) :
« Vous êtes convaincu comme moi-même que ce jeune homme s’est homicidé, n’est-ce pas ? » (L’homme au ventre de plomb, chapitre I, page 36, édition 10/18)
« Tout laisse à croire qu’ayant tué la fille il a tenté de se punir en s’homicidant. », (Le crime de l’hôtel Saint-Florentin, chapitre II, p. 53, édition JC Lattès)
« Il y a possibilité qu’il ait voulu s’homicider […] » (Le cadavre anglais, chapitre III, p.91, édition JC Lattès)
« Pouah ! Songeriez-vous à vous homicider ? » ( Le noyé du Grand Canal, chapitre II, p.47, édition JC Lattès)
La fréquence de ce mot dans les romans de Jean-François Parot tient peut-être à des questions d’ordre générique. Dans un roman policier, il n’est probablement pas surprenant qu’il y ait des morts, fussent-ils homicidés. Pourtant, cette récurrence – notamment dans les premiers chapitres et ce de façon quasi systématique – m’apparaît davantage comme une ficelle romanesque, une volonté d’en imposer par un effet de réel créé par l’emploi d’un vocabulaire du XVIIIe siècle particulièrement savoureux. Au reste, il n’est pas impossible que l’auteur affectionne particulièrement ce mot est l’emploie à l’envi. Toutes ces hypothèses ne sont pas exclusives. Je suis d’ailleurs convaincu que Jean-François Parot aime le XVIIIe siècle dans ses bâtiments, ses hommes, ses histoires jusque dans ses mots (on rougit de dire tant d’évidences…). Il n’est donc pas rare de lire sous la plume de cet auteur ses mots fétiches revenant régulièrement, pour mon plus grand plaisir, parce que s’il ne le répétait pas, je les oublierais comme le délicieux pet-en-l’air désignant une robe de chambre (L’affaire Nicolas Le Floch, p. 157 et Le noyé du Grand Canal, p. 103  édition JC Lattès)

parotJean-François Parot a ses mots favoris.

Quand on le lit, on est certain de trouver quelques mots comme – si ma mémoire ne me fait pas défaut – aménité, alacrité, impéritieacrimonie ou encore atermoyer ou gabegie. Il faudrait établir une de ces listes chères à Umberto Eco, car on en trouverait beaucoup d’autres.

Force est de constater que le père de Nicolas Le Floch a une prédilection pour le mot homicider dont tout le monde connaît le sens, à ceci près que Jean-François Parot a ressuscité son emploi pronominal, s’homicider qui équivaut à se suicider, occurrence  moderne moins accessible de prime abord, le pronom sui (soi) paraissant plus savant que le nom homo, hominis.

On retrouve s’homicider dans pratiquement chacun de ses livres (je n’ai pas pu tout vérifier, ayant prêté certains d’entre eux) :

« Vous êtes convaincu comme moi-même que ce jeune homme s’est homicidé, n’est-ce pas ? » (L’Homme au ventre de plomb, chapitre I, page 36, édition 10/18)

« Tout laisse à croire qu’ayant tué la fille il a tenté de se punir en s’homicidant. », (Le Crime de l’hôtel Saint-Florentin, chapitre II, p. 53, édition JC Lattès)

« Il y a possibilité qu’il ait voulu s’homicider […] » (Le Cadavre anglais, chapitre III, p.91, édition JC Lattès)

« Pouah ! Songeriez-vous à vous homicider ? »  et  «[…] on ne pouvait parfois éviter que des prisonniers n’en vinssent à des pensées funestes et ne s’homicidassent. » ( Le Noyé du Grand Canal, chapitre II, p.47 et 424, édition JC Lattès)

La fréquence de ce mot dans les romans de Jean-François Parot tient peut-être à des questions d’ordre générique. Dans un roman policier, il n’est probablement pas surprenant qu’il y ait des morts, fussent-ils homicidés. Pourtant, cette récurrence – notamment dans les premiers chapitres et ce de façon quasi systématique – m’apparaît davantage comme une ficelle romanesque, une volonté d’en imposer par un effet de réel créé par l’emploi d’un vocabulaire du XVIIIe siècle particulièrement savoureux. Au reste, il n’est pas impossible que l’auteur affectionne particulièrement ce mot et l’emploie à l’envi. Toutes ces hypothèses ne sont pas exclusives. Je suis d’ailleurs convaincu que Jean-François Parot aime le XVIIIe siècle dans ses bâtiments, ses hommes, ses histoires jusque dans ses mots (on rougit de dire tant d’évidences…). Il n’est donc pas rare de lire sous la plume de cet auteur ses mots fétiches revenant régulièrement, pour mon plus grand plaisir, parce que s’il ne les répétait pas, je les oublierais comme le délicieux pet-en-l’air désignant une robe de chambre (L’Affaire Nicolas Le Floch, p. 157 et Le Noyé du Grand Canal, p. 103  édition JC Lattès).

Hommage de Dumas

Dans Pauline, Alexandre Dumas rend hommage au père du roman historique lorsqu’il fait dire à son héros : « Nous visitâmes, Walter Scott à la main, toute cette terre poétique que, pareil à un magicien qui évoque des fantômes, il a repeuplée de ses antiques habitants, auxquels il a mêlé les originales et gracieuses créations de sa fantaisie ».

Mais comment ne pas y voir le manifeste littéraire de sa propre œuvre ? Ce que Walter Scott a fait en Angleterre, Alexandre Dumas l’a fait à son tour en France.

La fête punitive

Je me souviens avoir vu une adaptation cinématographique de L’Odyssée (fort médiocre au demeurant, l’adaptation naturellement pas L’Odyssée) dans laquelle le personnage de Télémaque était joué par un acteur prépubère au regard méchant, probablement aigri, meurtri, par les années passées en compagnie des prétendants, ce que l’on peut concevoir d’ailleurs. Il y piquait quelques vaines colères qui le rendaient pathétique.

Qu’en est-il réellement de ce personnage ?

Je n’ai pas relu la totalité de L’Odyssée, néanmoins un passage a attiré mon attention. Après que les prétendants ont été dûment massacrés, le fils d’Ulysse et deux serviteurs emmènent Mélanthios, un complice des prétendants.

Que lui font-ils ?

Ils lui coupent le nez, lui tranchent les oreilles, lui arrachent les parties génitales qu’ils jettent aux chiens, puis lui coupent les mains et les pieds.

Je vois Télémaque différemment à présent. Évidemment, l’adolescent est devenu un homme après que son père est revenu. Mais quelle violence !

On pense à Achille, dans L’Iliade, devenu fou de douleur à la mort de Patrocle tué par Hector.  Après que tous les Achéens ont blessé le corps d’Hector mort, Achille lui perce les tendons et fait 3 fois le tour de Troie en traînant le corps sans vie de son adversaire. La folie furieuse d’Achille est la même que celle qu’éprouve Télémaque. Homère dit que le fils d’Ulysse était ivre de colère.

On pense enfin à tous ces châtiments qui relèvent du faste punitif pour reprendre les termes de Michel Foucault dans Surveiller et punir, notamment au supplice de Damien. Accusé de régicide, ce dernier a été torturé. Si ma mémoire est bonne, le bourreau – le fameux Sanson – lui tranchera la main coupable sur laquelle il versera diverses matières brûlantes avant de l’écarteler et de jeter au corps son feu. J’édulcore le récit : il faudrait dire comment le bourreau – les chevaux ne parvenant pas à écarteler la victime – a tranché à la lame les quatre membres.

Pensez aussi au supplice des cent morceaux dont parle Georges Bataille dans Les Larmes d’Éros. Pour celui-ci, on a même des photos du début du siècle (Je ne les montrerai pas, Google vous révélera tout ce que vous pouvez désirer savoir et voir). Dans ce cas précis, le raffinement pénal tient, outre son nom très explicite, au maintien le plus long possible de la conscience du condamné par le truchement de l’opium.

Dans tous ces exemples, le corps est la cible privilégiée de la répression pénale. Aujourd’hui, le complice des prétendants aurait vu ses droits suspendus, une amende pharaonique ainsi qu’une peine de prison. Avec l’approbation des Dieux.

À lire enfin, le jugement des protagonistes de La guerre des boutons revu selon la procédure pénale actuelle sur le site du Monde diplomatique.