J’écoute, quand j’en ai le temps, les émissions de France culture consacrée à la Nouvelle-Calédonie. Il y en a 14 si j’ai bien compté. Elles ont été réalisées à l’occasion des 20 ans des accords de Matignon (1988) et des 10 ans de l’accord de Nouméa (1998).
Parmi les cinq que j’ai écoutées, j’ai particulièrement apprécié celle où interviennent notamment l’architecte Renzo Piano, Emmanuel Kasarhérou et Marie-Claude Tjibaou, la soeur de Jean-Marie Tjibaou, tous intervenant à propos de l’identité kanak et du centre Jean-Marie Tjibaou.
On y explique ce qu’est ce centre conçu par l’architecte italien Renzo Piano. Composé de dix cases s’élançant vers le ciel et semblant inachevées, ouvertes, le centre est la traduction architecturale de la patiente élaboration d’une culture commune entre plusieurs populations vivant sur le territoire. Il est aussi la manifestation politique de la reconnaissance et de la place en Nouvelle-Calédonie de la population kanak. Ce dernier mot à lui tout seul est une curiosité linguistique. Équivalant local du mot “nègre”, le mot “canaque” s’est chargé dans son acception et son orthographe coloniaux de sens péjoratifs (Il fut d’ailleurs utilisé comme injure par le capitaine Haddock… ) Revendiqué comme le mot “nègre” l’a été par le poète Léopold Sédar Senghor ou Aimé Césaire, il a fait l’objet d’une réappropriation par ceux qu’il désigne, tant du point de vue du signifiant que du signifié. Décolonisé, le mot est aujourd’hui invariable (il ne fléchit plus sous les lois de l’orthographe française). Enfin, il est le signe de la fierté d’un peuple reconnu. Dans sa préface à Centre culturel Tjibaou, Marie-Claude Tjibaou écrivait : “Après avoir fait de nous des “Français”, nous voici reconnus comme les hommes et les femmes enfantés par cette terre et dépositaires d’une culture autre”.
Il faut dire que c’est tout le centre qui est un véritable acte de décolonisation, une reconnaissance de l’identité kanak par la France (mais aussi par la communauté caldoche). Ce centre affirme à lui tout seul la présence kanak à Nouméa (ce n’est pas rien…). Il est un rééquilibrage des positions des uns et des autres et oeuvre en faveur de ce destin commun appelé par l’accord de Nouméa. Il est aussi le dépassement d’une période de violence par un acte symbolique, une ouverture sur l’avenir. À la fois consécration d’une culture kanak (du passé, du respect de la tradition), volonté d’apaiser le présent et de construire l’avenir, le centre est un lieu à la complexité à la fois temporelle, sociale, artistique et politique.
Tjibaou, rappelle-t-on dans cette émission, ne voulait pas que ce centre soit un exutoire de la culture kanak. Ce n’est pas un musée tourné vers le passé. On cite souvent cette phrase célèbre du leader kanak : “Le retour à la tradition, c’est un mythe… Aucun peuple ne l’a jamais vécu. La recherche d’identité, le modèle, pour moi il est devant soi, jamais en arrière. Notre identité, elle est devant nous”.
Renzo Piano a voulu que les espaces extérieurs soient aussi importants que les espaces intérieurs et, de fait, le centre est intégré à la nature, dans ces huit hectares de parc entre lagon et lagune, cet isthme à Magenta. C’était un souhait de l’architecte de ne pas abîmer le lieu, d’intégrer le centre à la végétation existante comme les kanak auraient construit leur habitat, les cases étant inscrites dans l’univers végétal. Les dix cases du centre, construites sur le modèle des cases kanak (ces cases aux deux portes dont l’une est fermée, l’autre ouverte) en iroko, bois imputrescible, ont un chant lorsque le vent souffle (20 à 25 noeuds), tout comme cela arrive lorsque que le vent souffle sur les flèches faîtières au sommet des cases. Aussi le centre se visite-t-il à l’intérieur mais aussi à l’extérieur. Le chemin kanak permet alors au visiteur de découvrir la richesse d’une flore endémique tout en racontant le mythe fondateur de Téâ Kanaké.
Le centre est aussi la traduction d’une culture basée sur le mouvement : la danse, le chant, la parole non figée, non écrite (en l’absence d’écrit, la parole n’est pas fluide, légère ou inconséquente comme elle peut l’être chez nous, elle engage véritablement l’énonciateur, rappelle un des intervenants)…
Hélas, en voulant retrouver quelques photos que j’avais prises, je me suis aperçu que je n’en avais plus une seule. D’une façon ou d’une autre, j’ai tout perdu… J’ai tenté une maigre consolation en allant consulter celles des autres sur le site Flickr. J’ai aussi reparcouru les livres que j’avais achetés au centre, mais je ne me remets pas de cette perte…