Où l’on voit qu’il faut célébrer Céline

Céline a été exclu des célébrations de l’année 2011. Si l’on veut s’opposer à cette exclusion, il faut mettre en avant le fait que Céline est un grand écrivain, et que ses chefs-d’œuvre l’emportent sur toute autre considération. Malheureusement, il faut encore le prouver. Cette nécessité montre assez, dans le meilleur des cas, la mauvaise lecture qui a été faite de Céline. Dans le pire des cas, il faudra admettre que les contempteurs de Céline en parlent sans l’avoir lu. En effet, trop souvent, les gens balaient d’un simple revers indigné l’œuvre de Céline sous le prétexte que l’auteur est antisémite. Et de s’abstenir de lire.

On ne peut pas le nier. Il suffit de lire les premières lignes de Bagatelles pour un massacre, et l’on comprendra que cet auteur est infréquentable. En d’autres termes, et pour aller vite, c’est un sale con raciste.

Et alors ? Quand bien même ! Suis-je obligé d’admirer l’auteur – et d’agréer dans le même temps toute sa biographie – pour apprécier une œuvre ? La littérature de Socrate à Céline précisément n’est-elle pas un vivier d’individus narcissiques, névrotiques, drogués, racistes, meurtriers, j’en passe et des meilleurs ? La littérature doit-elle d’ailleurs se contenter d’exprimer en un langage fleuri des sentiments délicats qui ne choqueront personne ? Lisez ou relisez La littérature et le mal de Georges Bataille et vous verrez que la littérature ne connaît aucune limite quant au dicible et à l’indicible : elle est « comme la transgression de la loi morale, un danger. Étant inorganique, elle est irresponsable. Rien ne repose sur elle. Elle peut tout dire ».

Mais qu’importe, car les pamphlets de Céline – ce sont ces livres-là qui posent un problème, le reste pouvant affronter l’éternité sans encourir l’ombre d’une flétrissure – ne sont pas de la littérature. Ils ne nous intéressent pas, ils ne nous intéressent plus, ils n’intéressaient même plus leur auteur qui ne souhaitait pas les voir republier. Ils sont tout juste bons à sombrer dans les oubliettes de l’histoire avec la droite maurassienne et le mot nègre si vite retiré des nouvelles éditions américaines d’Huckleberry Finn.

Il nous reste une œuvre, celle-là même qui est publiée dans la pléiade aux côtés de Marcel Aymé ou de D.A.F de Sade. Et cette œuvre tient du chef-d’œuvre. S’il faut encore le prouver, on se demandera ce qu’est un chef-d’œuvre, parce que manifestement il faut encore prouver que les livres de Céline en sont.

Un chef-d’œuvre est une œuvre qui a survécu aux années voire aux siècles, qui s’est enrichie des lectures qui en ont été faites ou même des polémiques. Notre lecture a chargé l’œuvre d’un poids qu’elle n’avait pas. En somme, un livre ne naît pas chef-d’œuvre. Il le devient, mais contient naturellement en lui tout ce qui lui fera franchir les années.

Un chef-d’œuvre est aussi un livre qui, tout en jouant avec les codes d’un genre littéraire, en est à la fois l’accomplissement et l’ouverture sur un autre. Le Voyage au bout de la nuit n’est-il pas tout ça ? N’est-ce pas un livre qui, tout en reprenant le genre du roman picaresque, le renouvelle de fond en comble en étant à la fois une réécriture de Candide de Voltaire (voir à ce sujet le livre magnifique de Marie-Christine Bellosta Céline ou l’art de la contradiction).

Si le livre est un jeu intertextuel, il n’en propose pas moins une lecture de son époque de la guerre, de la psychanalyse, de la colonisation ou du nouvel Eldorado qu’est alors l’Amérique. Et ce qu’il dit, il le dit dans un langage, une musique, un style comme il y en a deux par siècle. Céline, dit-il lui-même, publie alors le roman qu’auraient dû écrire les surréalistes. Et ce roman n’en finit pas de nous parler, de nous faire parler.

C’est un chef-d’œuvre donc, comme Mort à crédit, comme D’un Château l’autre. Il faut les célébrer, malgré qu’on en ait. Et si vous n’aimez pas ces livres, lisez au moins les points de suspension. Encore que même ces signes typographiques ont réussi à choquer…

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