De l'institution des enfants (I, 26)

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L’éducation des enfants est l’un des nombreux sujets traités par Michel de Montaigne dans ses Essais. S’adressant à une future mère, Diane de Foix, comtesse de Gourson, Montaigne rédige un ensemble de propositions visant essentiellement la formation d’un jeune aristocrate.
L’extrait ci-dessous explique donc quel maître devrait recevoir cet enfant, et selon quelle méthode il serait éduqué.

[...] je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur [un maître] qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on y requît [exigeât] tous les deux, mais plus les mœurs [la vertu] et l’entendement [l’intelligence] que la science ; et qu’il se conduisît en sa charge d’une nouvelle manière.

Les EssaisOn ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir, et notre charge [tâche] ce n'est que redire ce qu'on nous a dit. Je voudrais qu'il corrigeât cette partie, et que, de belle arrivée [d'emblée], selon la portée de l'âme qu'il a en main, il commençât à la mettre sur la montre (1), lui faisant goûter les choses, les choisir et discerner d'elle-même ; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente [pense] et parle seul, je veux qu'il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas (2) faisaient premièrement parler leurs disciples, et puis ils parlaient à eux. Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent (3)

Il est bon qu'il le fasse trotter devant lui pour juger de son train [allure] et juger jusqu'à quel point il se doit ravaler [descendre] pour s’accommoder à sa force. À faute de cette proportion nous gâtons [abîmons] tout ; et de la savoir choisir, et s’y conduire bien mesurément, c'est l'une des plus ardues besognes [difficiles tâches] que je sache ; et est l'effet d'une haute âme et bien forte, savoir condescendre à ses allures puériles (4) et les guider. Je marche plus sûr et plus ferme à mont [en montant] qu'à val [en descendant]. Ceux qui, comme porte [le veut] notre usage, entreprennent d'une même leçon et pareille mesure de conduite régenter [de diriger] plusieurs esprits de si diverses mesures [capacités] et formes [natures], ce n'est pas merveille [étonnant] si, en tout un peuple d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent [retirent] quelque juste fruit de leur discipline [enseignement].

Qu'il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu'il juge du profit qu'il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le lui fasse mettre en cent visages et accommoder à autant de divers sujets, pour voir s'il l'a encore [déjà] bien pris et bien fait sien [...]. C'est témoignage de crudité [mauvaise digestion] et indigestion que de regorger la viande [rendre la nourriture] (5) comme on l'a avalée. L’estomac n'a pas fait son opération, s'il n'a fait changer la façon et la forme à ce qu'on lui avait donné à cuire [digérer] [...]

Qu'on lui propose cette diversité de jugements : il choisira s'il peut, sinon il en demeurera en doute. Il n’y a que les fols certains et résolus. Che non men che saper dubbiar m'aggrada. (6) Car s'il embrasse les opinions de Xénophon et de Platon (7) par son propre discours [jugement], ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cherche rien. Non sumus sub rege ; sibi quisque se vindicet. (8) Qu'il sache qu'il sait, au moins. Il faut qu'il emboive [s'imprègne de] leurs humeurs [états d'esprit], non qu'il apprenne leurs préceptes. Et qu'il oublie hardiment, s'il veut, d'où il les tient, mais qu'il se les sache approprier. La vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement, qu'à qui les dit après. Ce n'est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l'entendons [comprenons] et voyons de même. Les abeilles pillottent [butinent] deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; ce n'est plus thym ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées d'autrui, il les transformera et confondra [mêlera], pour en faire un ouvrage tout sien, à savoir son jugement. Son institution, son travail et [son] étude ne visent qu'à le (9) former.

Questions

1. Quelle est la phrase qui résume l’ensemble des idées de Montaigne sur l’éducation ?

2. Résumez en une phrase chacune des propositions formulées par Montaigne (il y en environ une par paragraphe).

3. Par quels temps et quels modes Montaigne exprime les souhaits concernant l’éducation du jeune homme ?

4. « il commençât à la mettre sur la montre » (deuxième paragraphe). La métaphore hippique est développée tout au long du texte. Relevez-la.

5. Par quels moyens Montaigne parvient-il à nous convaincre de la pertinence de ses idées ?


Notes :

1 - Sur la montre : on mettait un cheval « sur la montre », sur la piste, pour l'examiner avant de l'acheter.
2 - Socrate et Arcésilas sont des philosophes grecs qui incitaient leurs élèves à tirer eux-mêmes la conclusion de leurs propos.
3 - Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent : L’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent apprendre (Cicéron, De natura deorum).
4 - Puéril a aujourd’hui un sens péjoratif. Il doit être pris ici selon son sens latin : le puer est l’enfant.
5 - Le mot viande a ici le sens latin (de vivanda, « ce qui sert à la vie » de vivere, « vivre »).
6 - Che non men che saper dubbiar m'aggrada : Car il me plaît de douter non moins que de savoir. (Dante, La divine comédie, Enfer)
7 - Xénophon et Platon sont des philosophes grecs.
8 - Non sumus sub rege ; sibi quisque se vindicet. : Nous ne sommes pas sous la domination d’un roi ; que chacun dispose de lui-même.
9 - Le pronom le reprend le groupe nominal son jugement.

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