La mésaventure de Calogrenant

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« Je suis un chevalier qui cherche ce que je ne puis trouver ; ma quête a été longue et vaine. »
Source : Wikipédia

Arthur, le bon roi de Bretagne (1), qui, par sa vaillance, nous enseigne à être preux (2) et courtois (3), tenait sa magnifique cour lors de cette fête qu’on appelle la Pentecôte. Le roi était à Carduel, au pays de Galle. Après le repas, dans toutes les salles du château, les chevaliers se réunirent là où les dames ou les demoiselles les appelaient. Les uns racontaient des histoires, les autres parlaient d’Amour et des douleurs ou des grandes joies qu’il procure.

C’est pourquoi il me plaît de raconter une histoire digne d’être écoutée, une histoire au sujet du roi dont la réputation est telle qu’on en parle encore aujourd’hui. À ce sujet, je suis d’accord avec les Bretons : la renommée de ce roi sera éternelle et, grâce à lui, on se souviendra du nom de nombreux vaillants chevaliers.

Mais, ce jour-là, on s’étonna beaucoup de voir le roi se lever et quitter l’assemblée. Plusieurs exprimèrent leur mécontentement, car on n’avait jamais vu le roi, lors d’une telle fête, se retirer dans sa chambre pour dormir ou se reposer. Pourtant, c’est ce qui advint ce jour-là : la reine (4) le retint auprès d’elle, si bien qu’il s’oublia et s’endormit.

À la porte de la chambre, se trouvaient Dodinel, Sagremor, Keu, mon seigneur Gauvain, ainsi que mon seigneur Yvain. Et avec eux, Calogrenant, un chevalier fort avenant (5), lequel avait commencé un conte moins à son honneur qu’à sa honte.

« Il y a près de six ans, j’allais seul en quête d’aventures, armé de pied en cap (5), comme un chevalier doit l’être. Je trouvai un chemin à ma droite, dans une épaisse forêt. C’était un méchant sentier, plein de ronces et d’épines. Avec quelles difficultés et peines, je le suivis ! Près d’un jour entier, j’allai chevauchant ainsi jusqu’à la sortie de la forêt ; c’était celle de Brocéliande (7). J’entrai dans une lande et vis une bretèche (8). Le fossé qui l’entourait était profond et large. Debout sur le pont, se tenait le maître de cette forteresse, un autour (9) sur le poing : « Béni soit le chemin qui vous a mené ici », me dit-il.

Cette nuit-là, je fus bien logé, et on sella mon cheval au point du jour.

Je n’étais guère éloigné du logis quand je trouvai dans un essart (10) des taureaux sauvages qui s’affrontaient et se démenaient avec un tel bruit que je reculai de peur, car nulle bête n’est plus féroce qu’un taureau.

Un paysan qui ressemblait à un Maure (11), démesurément laid et hideux - nul ne pourrait décrire une telle laideur ! - était assis sur une souche, une grande massue dans la main. Je m’approchai du vilain, et vis qu’il avait la tête plus grosse qu’un roncin (12) ou tout autre bête, les cheveux ébouriffés, le front pelé et large de deux empans (12), les oreilles velues et aussi grandes que celles d’un éléphant, les sourcils énormes, la face plate, des yeux de chouette, un nez de chat, la bouche fendue comme celle d’un loup, des dents de sanglier aiguës et jaunes, la barbe rousse, le menton soudé à la poitrine, et l’échine longue, torse et bossue. Appuyé sur sa massue, il était vêtu étrangement. À son cou étaient attachées deux peaux fraîchement écorchées de deux taureaux ou de deux bœufs.

Le paysan bondit quand il me vit m’approcher de lui. Je ne sais s’il voulait me toucher ni ce qu’il voulait faire, mais je me mis en position de défense jusqu’au moment où je vis qu’il restait debout, immobile, monté sur un tronc. Il avait bien dix-sept pieds (14) de haut. Il me regarda sans mot dire comme le ferait une bête. Je pensais qu’il ne savait parler, et qu’il était dépourvu d’intelligence. Toutefois, je m’enhardis (15) assez pour lui dire :

« Eh ! dis-moi donc si tu es ou non une bonne créature de Dieu !
- Je suis un homme, me répondit-il.
- Quelle sorte d’homme ? dis-je.
- Tel que tu vois ; je ne change jamais.
- Que fais-tu ici ?
- Je garde les bêtes de ce bois.
- Comment ? Par saint Pierre de Rome, elles n’obéissent pas à l’homme ! Je ne pense pas qu’on puisse garder des bêtes sauvages dans une plaine ou un bois.
- Je les garde pourtant. Jamais elles ne sortiront de cet enclos.
- Toi ? Et comment donc ? Dis-le-moi.
- Aucune n’ose bouger quand elles me voient venir, car, quand je puis en tenir une, je l’empoigne fortement par les cornes ; alors toutes les autres tremblent de peur et s’assemblent autour de moi comme pour crier grâce. Nul autre que moi ne pourrait éviter une mort immédiate s’il se trouvait au milieu d’elles. Ainsi, je suis le seigneur de mes bêtes. Mais dis-moi, à présent, quel homme tu es, et ce que tu cherches.
- Je suis un chevalier qui cherche ce que je ne puis trouver ; ma quête a été longue et vaine (16).
- Et que voudrais-tu trouver ?
- Des aventures pour éprouver ma vaillance et mon courage. Je te demande donc, je te prie, je t’implore de m’indiquer, si tu le peux, quelque aventure ou merveille. »

D’après Yvain ou Le chevalier au lion de Chrétien de Troyes

Le texte en ancien français peut être lu sur Wikipedia. Vous pouvez aussi lire le manuscrit sur le site de la BNF.

Notes :

1 - Au Moyen-Âge, la Bretagne désigne la Grande-Bretagne (Angleterre et pays de Galles). La Bretagne française est alors appelée Petite-Bretagne.
2 - Courage, brave. « Preux » est de la même famille que « prouesse ».
3 - Ce mot vient de « courtoisie », terme qui englobe un ensemble de qualités nécessaires à la cour du roi. Aujourd’hui, une personne courtoise est une personne polie.
4 - Il s’agit de la reine Guenièvre.
5 - Agréable, d’allure plaisante.
6 - Des pieds à la tête. Cela signifie donc « entièrement ». En latin, le mot « caput » désigne la tête.
7 - Cette forêt correspond à l’actuelle forêt de Paimpont.
8 - Ouvrage fortifié percé de meurtrières.
9 - Rapace proche de l’épervier.
10 - Terre défrichée au milieu d’une forêt.
11 - Le Maure est un musulman d’Afrique du Nord. On l’appelle aussi Sarrasin. Au Moyen Âge, il désigne l’ennemi.
12 - Cheval de somme.
13 - Mesure de longueur équivalente à la distance entre le pouce et le petit doigt quand on écarte les doigts.
14 - Unité de mesure équivalant à trente centimètres environ. Le paysan mesure donc à peu près cinq mètres.
15 - « S’enhardir » signifie « trouver du courage », devenir plus « hardi ».
16 - Inutile.

Questions

I - La narration

1. Qui le pronom « je » désigne-t-il dans le premier paragraphe ?
2. À quel moment Calogrenant devient-il le narrateur du récit ? À quoi le remarquez-vous ?
3. Quel temps est essentiellement utilisé ?
4. Quel autre temps trouve-t-on beaucoup également ? Pourquoi ?

Yvain combattant un dragon

II - Le chevalier Calogrenant

5. Quelles sont les qualités d’un bon chevalier ?
6. Calogrenant a-t-il intérêt à raconter l’histoire qui est la sienne ? Pourquoi ?
7. Quelle qualité révèle ainsi le comportement de Calogrenant ? Trouvez un autre exemple de cette qualité dans le texte, qui confirmera votre réponse.
8. Montrez que Calogrenant est un chevalier errant.
9. Que recherche-t-il dans sa quête ?
10. Quelles difficultés rencontrent-ils sur sa route ?

III - Le paysan

11. Qu’est-ce qui rend le paysan si effrayant ?

IV - Rédiger

13. Écrivez des phrases employant chacun des mots suivants : preux, avenant, armé de pied en cap, seoir (il sied), coi, s’enhardir.
14. Imaginez l’aventure que propose le paysan à Calogrenant.

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