La mort d'Hector

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« Thétis apporte à Achille ses armes » de Benjamin West

Hector saisit le glaive aigu, éclatant et terrible, suspendu à son côté. Il s'élance avec fureur, comme l'aigle qui se précipite dans la plaine à travers d'épais nuages pour saisir un faible agneau. Achille, à son tour, fond sur son ennemi, le cœur plein de rage. Tout son corps est caché par le riche et superbe bouclier. Il agite le casque étincelant, orné de quatre aigrettes, et l'on voit flotter la crinière d'or qu’Héphaïstos y plaça autour du sommet. La pointe aiguë que brandit la main d'Achille resplendissait telle Vesper, la plus éclatante des étoiles, au sein d’une nuit ténébreuse. Méditant la perte d'Hector, Achille cherche par où il pourra le blesser, mais Hector est couvert tout entier par cette riche armure d'airain dont il dépouilla Patrocle après l'avoir tué. Seulement on aperçoit une faible ouverture à cet endroit : près de la gorge, l'os sépare le cou de l'épaule. C’est là que se perd le plus rapidement le souffle de la vie. C'est là qu'Achille furieux le frappe de sa lance. La pointe traverse le cou délicat, mais l'arme de frêne garnie d'airain n'a point tranché le gosier, de sorte qu'Hector peut répondre quelques paroles à son ennemi couché sur la poussière.

Achille tue HectorLe noble Achille s'écrie en triomphant :
« Hector, après avoir dépouillé Patrocle, tu croyais être sauvé. Tu ne me redoutais pas parce que j'étais absent. Insensé ! Moi, son vengeur, bien plus vaillant que lui, j'étais resté sur nos larges navires, et c'est moi qui ai brisé tes forces. Va, tandis que les chiens et les vautours dévoreront ton cadavre, les Achéens célébreront les funérailles de Patrocle. »
Le vaillant Hector, respirant à peine, lui parle en ces mots :
« Je t'en conjure, par ta vie, par tes genoux, et par tes parents, ne permets pas que je devienne la proie des chiens devant les vaisseaux des Achéens. Accepte l'or, l'airain et les présents que t'apporteront mon père et ma mère vénérable. Rends mon corps à nos foyers afin que les Troyens me rendent les derniers honneurs sur le bûcher funèbre. »
Achille aux pieds rapides, tournant sur lui des regards indignés :
« Chien ! Cesse de me supplier et par mes genoux et par mes parents. Ah ! Que ne puis-je avoir la force et le courage de dévorer moi-même ta chair palpitante, pour tous les maux que tu m'as faits ! Non, jamais personne n'éloignera de ta tête les chiens cruels ; non, dussent les tiens m'apporter dix et vingt fois le prix de ta rançon, et me promettre de nouvelles richesses, dût Priam te racheter au poids de l'or, non, ta mère ne pleurera point sur le lit funèbre celui qu'elle a enfanté, mais les chiens et les vautours te dévoreront tout entier. »
Mourant, Hector au casque scintillant lui répond d'une voix défaillante :
«Oui, je te connaissais assez pour être certain que je ne te persuaderais pas. Ta poitrine renferme un cœur de fer, mais crains que je n'attire sur toi la colère des dieux, en ce jour où, malgré ta vaillance, Pâris et Apollon te feront périr devant les portes Scées. »
À peine achevait-il ces paroles qu'il est enveloppé des ombres de la mort. Son âme, loin du corps, s'envole dans les demeures d’Hadès, et déplore son destin en quittant la force et la jeunesse. Il n'est déjà plus, et pourtant Achille s'adresse encore à lui :
« Meurs ! Moi je recevrai le trépas lorsque l'auront décidé Zeus et tous les dieux immortels. »
Il dit et arrache du cadavre la lance d'airain. Il la pose à l'écart, et dépouille les épaules d'Hector de leur sanglante armure. Alors tous les Achéens accourent, et contemplent avec étonnement la grandeur et la beauté d'Hector. Il n'en est aucun qui ne lui fasse quelque blessure. Puis, se regardant les uns les autres, ils disent :
« Hector est maintenant plus facile à se laisser aborder que lorsqu'il incendiait nos vaisseaux d'un feu ardent. »
Ils parlent ainsi, et chacun veut encore le frapper. Lorsqu'Achille a dépouillé son ennemi, il s'avance au milieu des Achéens, et fait entendre ces paroles :
« Amis, princes et chefs des Argiens, enfin les dieux nous ont accordé de dompter ce guerrier, qui seul nous causa plus de maux que tous les Troyens ensemble. Maintenant, retournons vers nos vaisseaux, et entraînons ce cadavre. Nous avons acquis une gloire immortelle, nous avons tué le divin Hector que dans leur ville les Troyens honoraient comme un dieu. »

Achille triomphant (Wikipédia

À ces mots, il lui perce les pieds, traverse la cheville et le talon, y passe de fortes courroies, les attache à son char, et laisse traîner la tête sur la terre. Achille monte alors sur le char, et du fouet presse les chevaux, qui tous deux volent sans efforts. Hector est entraîné dans un nuage de poussière, où flotte sa noire chevelure. Sa tête est ensevelie dans la poussière, cette tête autrefois si belle, maintenant Zeus permet à ses ennemis de l'outrager honteusement sur le sol même de sa patrie. Ainsi dans la poussière est souillée la tête d'Hector. Sa mère s'arrachait les cheveux, rejetait au loin son voile brillant, et faisait éclater sa vive douleur, à la vue de son fils. Son père poussait de lamentables cris, et tout alentour les Troyens gémissaient. Le peuple peut à peine retenir le vieux Priam désespéré qui veut franchir les portes ; il supplie tous ses guerriers, et se roulant dans la poussière, il les nomme tour a tour, et s'adresse à chacun d'eux :
« Laissez-moi, mes amis. Acceptez, malgré vos craintes, que je sorte seul de la ville, et que je me rende vers les vaisseaux des Achéens. Je l'implorerai cet homme farouche et cruel. Peut-être respectera-t-il mon âge, et prendra pitié de ma vieillesse. »

Adapté de L'Iliade (chant I) traduit par Dugas Montbel

Toutes les images proviennent de Wikipédia (Achillle et Hector).

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