Les mystères du château d'Udolphe

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Extrait 1 (chapitre XXIII L’apparition)

La jeune orpheline Émilie, privée de tout soutien, est soumise à la volonté du terrible Montoni qui la maintient dans le sinistre château d’Udolphe. Une nuit, elle entend de la musique.

Quand la nuit revint, elle se rappela la musique mystérieuse qu’elle avait déjà entendue, et dont elle espérait tirer encore quelque adoucissement à ses peines. Elle se mit plusieurs fois à la fenêtre pour saisir dans l’espace les sons qu’elle entendait. A un certain moment, il lui sembla distinguer une voix, mais tout demeura calme et elle pensa que son imagination l’avait trompée.
Le temps s’écoula ainsi jusqu’à minuit. À cette heure, tous les bruits, plus ou moins éloignés, qui murmuraient dans l’enceint du château, s’assoupirent à la fois, et le sommeil étendit partout son empire. Émilie, qui s’était appuyée à sa croisée, fut bientôt tirée de sa rêverie par des sons d’une nature fort étrange. Ce n’était pas une mélodie cette fois, c’étaient comme les soupirs étouffés d’une créature au désespoir. Frappée de terreur, elle chercha à découvrir d’où venaient ces lamentations, il y avait au-dessous d’elle un grand nombre de chambres fermées depuis longtemps ; supposant que le bruit pouvait partir de là, elle se pencha en dehors pour y découvrir quelques lumières ; ces chambres autant qu’elle put en juger, étaient plongées dans les ténèbres ; mais à peu de distance, sur le rempart, elle crut apercevoir un objet en mouvement.
La faible clarté que jetaient les étoiles ne lui permit pas de distinguer nettement ce que c’était. Ce pouvait être la sentinelle de garde. Elle mit sa lumière à l’écart, afin d’observer à loisir ce qui se passait au dehors, sans être elle-même remarquée.
Le même objet reparut, se glissa lentement tout le long du rempart, et se trouva bientôt près de sa fenêtre. Elle reconnut une forme humaine, mais le pas mystérieux et léger dont cette figure s’avançait, lui fit voir que ce n’était pas une sentinelle. On approchait peu à peu. Emilie hésita, une vive curiosité l’engageait à demeurer là, une crainte qu’elle ne pouvait définir lui conseillait de se retirer.
Pendant qu’elle flottait irrésolue, la figure arriva en face d’elle, et se posa là immobile et droite. Tout était calme autour d’elle. Ce silence profond et cette forme fantastique qui se détachait de l’obscurité, produisirent un tel effet sur elle, qu’elle était prête à quitter sa fenêtre, lorsqu’elle vit la figure se glisser le long du parapet, et s’évanouir enfin dans les ténèbres de la nuit.
Émilie rêva quelque temps, les yeux fixés sur le point où l’image avait disparu, puis elle entra dans sa chambre, toute préoccupée de ce singulier phénomène. Elle ne doutait guère qu’elle n’eût été témoin d’une apparition surnaturelle.

Plus tard, cette apparition se manifestera encore sous les yeux d’Émilie.

Extrait 2 (chapitre XXXII Un mystère éclairci)

Quelque temps après, Émilie fait la connaissance d’un autre prisonnier du château, le chevalier Dupont.

- [...] Vous paraissez surprise, mademoiselle, je vais m’expliquer mieux. Ma santé souffrait du manque d’air et d’exercice ; si bien qu’à la fin, mon gardien, moitié compassion, moitié cupidité, me donna les moyens de me promener la nuit sur la terrasse.
Émilie fit un geste de surprise et devint très attentive. Dupont continua :
- En m’accordant cette permission, cet homme savait bien qu’il me serait impossible de m’évader ; le château était gardé par une extrême vigilance, et la terrasse s’élevait sur un rocher à pic. Il me montra donc une porte cachée dans la boiserie de la chambre où j’étais enfermé, et me découvrit le ressort qui l’ouvrait. Cette porte donnait sur un passage pratiqué dans l’épaisseur des murs, et qui circulait tout le long du château, pour venir aboutir au rempart de l’est. J’ai appris depuis qu’il se trouvait encore d’autres couloirs dans les murailles massives de ce colossal édifice, secrètes communications évidemment destinées à faciliter, en cas de siège, la fuite des hommes de la garnison. C’est par ce chemin que, pendant la nuit, je me glissais sur la terrasse. Je m’y promenais avec beaucoup de précaution, de peur d’être trahi par le bruit de mes pas. Les sentinelles étaient placées d’ailleurs à d’assez grandes distances les unes des autres, parce que de ce côté les remparts de pierre suppléent à la défense des hommes. Dans une de ces excursions nocturnes, je remarquai une lumière qui venait d’une fenêtre au-dessus de ma prison. Il me vint à l’esprit que cet appartement pouvait être le vôtre, et dans l’espérance de vous voir, je me plaçai vis-à-vis de cette fenêtre.
Émilie se rappela la figure qu’elle avait vue sur la terrasse, et qui l’avait jetée dans une si vive agitation.
- Eh quoi ! s’écria-t-elle, c’était donc vous, monsieur, qui m’inspiriez ces sottes terreurs ? De longues souffrances avaient tellement affaibli ma pauvre tête que le moindre incident m’inspirait les plus vives alarmes.
Dupont lui fit ses excuses du trouble qu’il lui avait causé, puis il ajouta :
- Appuyé sur le parapet vis-à-vis de votre croisée, je me livrai à de douloureuses réflexions sur votre situation et sur la mienne. De là ces exclamations involontaires, ces gémissements qui vous attirèrent à la fenêtre. Du moins je crus vous voir. Ah ! je ne vous dirai rien de mon émotion à ce moment ! Je voulais parler mais la prudence me retint. Puis un mouvement de la sentinelle m’obligea de fuir à l’instant. Il se passa quelque temps avant que je pusse tenter une seconde promenade. Je n’osais sortir que lorsque l’homme que j’avais gagné était de garde dans ma prison ; il me fallait attendre son tour [...] Mon heure de liberté venue, je retournai sous votre croisée et je vous vis paraître. Je saluai du geste, et j’allais parler, quand la sentinelle survint et m’aperçut. Je me retirai promptement, mais cet homme me suivit ; il m’aurait rejoint, sans le stratagème ridicule auquel j’eus recours pour me sauver. Je connaissais la superstition de ces gens-là ; je poussai un cri lugubre, dans l’espoir qu’on cesserait de me poursuivre ; et c’est ce qui arriva. L’homme était sujet à des attaques d’épilepsie ; la frayeur que je lui causai détermina un de ces accès, et facilita ma retraite [...]

Les mystères du château d'Udolphe d'Ann Radcliffe

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