Vous êtes ici : Lettres > Séquences > Séquence III : Le roman de Renart > Renart et le berger
Renart rencontre Noble le Roi et Ysengrin. Ils vont alors chercher ensemble de quoi déjeuner convenablement.
A rrivés dans la prairie, Ysengrin aperçoit le premier, vers l'autre extrémité, une proie superbe. Alors tout joyeux : « Nous sommes en bonne voie, sire », dit-il, « je distingue là-bas un taureau, une vache et son veau ; il ne faut pas qu'ils nous échappent. Mais il serait bon d'envoyer Renart en avant, pour éprouver s'il n'y aurait pas de mâtin (1) ou de vilain (2) à craindre : on ne saurait prendre trop de précautions. - Vous parlez bien », dit le Roi, « Renart est fin et rusé, il reconnaîtra mieux que personne les lieux. Allez donc en avant, Renart, et quand vous aurez vu, vous reviendrez nous avertir. - Volontiers, sire. »
Aussitôt de courir à travers champs : il arrive à portée de la proie. Le vilain, gardien du bétail, dormait tranquillement sous un orme. Renart se coule tout auprès de lui, cherchant dans sa tête un moyen de s'en défaire. Sans le réveiller, il saisit une branche de l'arbre et saute rapidement plus haut : il va de branche en branche et s'arrête enfin précisément au-dessus de la tête du berger. Me sera-t-il permis de continuer ? Renart, comme un vrai salaud (3), se tourne, pousse et laisse tomber sur le vilain une large écuelle de fiente infecte. Le berger, sentant couler sur lui un pareil brouet (4), s'éveille en sursaut, porte la main à son visage humide, et ne devine pas comment pareille chose a pu tomber de l'arbre. Il lève les yeux et ne voit que des rameaux du plus beau vert du monde, car Renart s'était dérobé sous le plus épais du feuillage. La surprise du vilain est extrême ; il se croit le jouet d'un fantôme, il touche de sa main, il sent une grasse humidité dont la puanteur est insupportable ; puis il se lève et court droit au fossé qui fermait la prairie et qui portait une profondeur de vingt pieds d'eau. « Lavons-nous d'abord », se dit-il, « puis je tâcherai de découvrir à qui je dois cette male (5) aventure. »
Comme il arrivait au fossé et qu'il commençait à se pencher accroupi pour se laver, Renart, qui ne l'avait pas perdu de vue, s'était laissé glisser à terre et l'avait rejoint. Quand il l'avait vu dos courbé, tête penchée sur l'eau, il avait sauté vivement sur son échine, et de son poids avait décidé la chute du vilain au fond du fossé. Pour Renart, il n'avait pas même touché la surface de l'eau. Le pauvre homme, transi d'effroi, étendait les bras et jouait des pieds pour échapper au danger ; mais Renart est là, qui avise à quelque distance une large pierre plate et carrée ; il la pousse, la soulève, la fait tomber enfin de telle force sur le dos du vilain que celui-ci descend avec elle dans la bourbe du fossé.
Notes :
1 - Mâtin Grand et gros chien de chasse.
2 - Vilain : au Moyen Âge, paysan libre.
3 - Salaud : au sens premier du terme (sale).
4 - Brouet : bouillon, potage.
5 - Male : mauvaise.
Séquence III : Le roman de Renart