Le puits

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Le puits

Affamé, Renart pénètre dans l’abbaye des moines aux Blancs manteaux, et y trouve des poules à dévorer. Avant de partir, il souhaite se désaltérer.

La campagne avait été heureuse (1) ; Renart quitta sans encombre cette bienheureuse grange de moines. Mais la soif venait succéder à la faim, et comment l'apaiser ? Devant la maison se trouvait un puits auquel il ne manqua pas de courir. L'eau par malheur n'était pas à sa portée. Il frémit d'impatience, lèche ses barbes desséchées et n'imaginait pas d'expédient (2) quand, au-dessus de sa tête, il voit un treuil ou cylindre auquel tenait une double corde. L'une descendait dans le puits, l'autre soutenait un seau vide à fleur de terre (3). Renart devine l'usage qu’on peut en faire, et déposant la geline (4) qu'il avait rapportée de la grange, il se rapproche de l'ouverture du puits, s'attache à la corde et la tire de toutes ses forces dans l'espoir de ramener le seau qui reposait au fond. Mais soit que le vaisseau (5) ne fût pas rempli, soit que la corde tournée sur le treuil eût échappé à la cheville qui la retenait, Renart fut quand il s'y attendait le moins entraîné lui-même dans le gouffre.
Il a maintenant toute liberté de boire ; il aurait même le temps de pêcher à son aise. Mais je doute qu'il s'en soit avisé (6) ; la soif ne le tourmentait plus, elle avait fait place à la crainte, à la terreur. Le voilà donc attrapé, le grand attrapeur des autres ! Que va-t-il devenir, ô mon Dieu ! il faudrait des ailes pour sortir d’ici. A quoi lui sert une sagesse prétendu ? Il restera dans ce lieu jusqu'au jour du Jugement, à moins qu'un autre ne vienne l'en tirer. Et dans ce cas-là même que n'aura-t-il pas à craindre de ces moines, ennemis de sa race et si convoiteux du collier blanc de sa fourrure.
Tout en faisant ces douloureuses réflexions, il se tenait d'une patte à la corde du puits, de l'autre à l'anse du seau qui flottait au-dessus de l'eau. Or, le hasard voulut qu’Ysengrin fût sorti du bois à peu près en même temps que lui et que dans une intention pareille, il arrivât dans ces parages, souffrant de la faim et de la soif. Trop maladroit pour découvrir le défaut du guichet (7) : « Voilà, disait-il en revenant sur ses pas, une terre du démon, non du Dieu vivant. On n'y trouve rien à manger, rien à boire ; je vois bien là ce qu'ils appellent un puits, mais le moyen d'en tirer une seule goutte d’eau ?
Ysengrin s'en était pourtant approché ; il avait mis ses pieds sur la pierre circulaire et mesuré des yeux la profondeur. Damp Renart, tranquille comme une ombre, conservait à l'eau dans laquelle il était à demi plongé toute sa transparence. « Que vois-je là ! dit tout à coup Ysengrin, au fond de ce puits damp Renart ! Est-il possible ? » Il regarde encore, et cette fois son image reproduite à côté du corps de Renart lui donne les idées les plus étranges. Il croit voir de ses propres yeux Renart en compagnie de dame Hersent, il suppose entre eux un rendez-vous convenu. « C'est bien lui ! c'est bien elle ! Ah ! traîtresse, diras-tu maintenant que tu n'as pas été surprise avec le méchant Renart ? » Le puits sonore répond Renart ! Il répète ses injures et l'écho lui apporte la confirmation de sa honte et de son malheur.
Renart avait aisément reconnu son compère, il le laissait maugréer (8) et crier. Cependant au bout de quelques minutes : « Qui va là-haut ? dit-il, et qui se permet de parler ? - Va ! dit Ysengrin, je te reconnais. - Je vous reconnais aussi ; oui, je fus autrefois votre bon voisin, votre compère, et je vous aimais comme votre neveu ; mais aujourd'hui je suis feu Renart (9) ; j'étais assez sage durant ma vie, aujourd'hui je suis, Dieu merci, trépassé (10), et je me trouve dans un lieu de délices. - S'il est vrai que tu sois mort, répond Ysengrin, je n'en suis pas autrement fâché ; mais depuis quand ? - Depuis deux jours. Ne vous en étonnez pas, sire Ysengrin : tous ceux-là mourront qui sont encore en vie ; tous passeront le guichet de la mort. Notre Seigneur, dans sa bonté, m'a tiré de la vallée de misère, du siècle puant dans lequel j'étais embourbé, puisse-t-il aussi vous visiter, Ysengrin, à l'heure de la mort ! Mais d'abord, je vous engage, et dans votre intérêt seul, à changer de dispositions envers moi. - Je le veux bien, répond Ysengrin ; puisque te voilà mort, je prends Dieu à témoin que je n'ai plus de haine : je commence même à regretter que tu ne sois plus du monde (11). - Et moi j'en ai grande joie. - Comment ? Tu parles sérieusement ? - En pure vérité. - Mais explique-toi. - Volontiers. D'un côté mon corps repose dans la maison de ma chère Hermeline, de l'autre mon âme est en Paradis, placée devant les pieds de Notre Seigneur. Comprenez-vous maintenant que j'aie sujet d'être joyeux et satisfait ? J'ai tout ce que je puis désirer. Ah ! sire Ysengrin, je ne veux pas faire mon éloge, mais vous auriez dû me tenir plus cher que vous ne faisiez, car je ne vous ai jamais voulu de mal et je vous ai souvent procuré du bien. Non pas que je m'en repente, mes vertus sont aujourd'hui trop bien récompensées ; et si vous êtes un des grands de la terre, je suis encore mieux placé dans l'autre monde. Je ne vois ici que riches campagnes, belles prairies, plaines riantes, forêts toujours vertes ; ici, les grasses brebis, des chèvres, des agneaux comme on n'en voit pas chez vous ; ici, vingt fois plus de lapins, de lièvres et d'oisons (12) que vous n'en pourriez compter. En un mot, j'ai tout ce que je désire, comme tous ceux qui vivent à peu de distance de moi. Autant de gelines que nous voulons. En voulez-vous la preuve ? Sur le bord de cette ouverture doit s'en trouver une que j'ai jetée comme superflue, en sortant de notre dernier festin. Regardez, vous la trouverez ».
Ysengrin détourne un peu la tête et trouve en effet la geline dont Renart lui parlait. « Il dit ma foi vrai, pensa-t-il, mais quel bon Paradis que celui où l’on a telle viande à foison ! Je n'en voudrais jamais d’autre. » En même temps il jetait les dents sur la geline et la dévorait sans y rien laisser que les plumes. Puis revenant au puits : « Feu Renart, dit-il, aie compassion (13) de ton compère ; apprends-moi, par la grâce de Dieu, comment à ton exemple je pourrai gagner Paradis. - Ah ! répond Renart, vous demandez là quelque chose de bien difficile. Voyez-vous, le Paradis, c'est la maison du ciel, on n'y entre pas quand et comme on veut. Vous conviendrez que vous avez toujours été violent, larron (14) et déloyal. Vous m'avez toujours poursuivi d'injustes soupçons, quand vous aviez une femme remplie de vertus, un vrai modèle de pudicité (15). - Oui, oui, j'en conviens, dit Ysengrin, mais à cette heure je suis repentant. - Eh bien ! si vous êtes dans les bonnes dispositions que vous dites, regardez les deux vaisseaux qui sont l'un près de vous, l'autre près de moi. Ils servent à peser le bien et le mal des âmes. Quand on se croit en état d'espérer les joies de Paradis, on entre dans la corbeille supérieure, et si l'on est en effet repentant, on descend facilement ; mais on reste en haut si la confession n'a pas été bonne et complète. - Confession ? dit Ysengrin, est-ce que tu as confessé tes péchés ? - Assurément : avant de mourir j'ai vu passer un vieux lièvre et une chèvre barbue, je les ai priés de m'écouter et j'en ai reçu l'absolution (16). Il faut donc, si vous voulez descendre près de moi, commencer par vous confesser et vous repentir de vos méfaits. - Oh ! s'il ne faut que cela, dit Ysengrin fort joyeux, je suis en bon point : hier justement j'ai rencontré sur mon chemin damp Hubert l'épervier, je l'ai appelé, l'ai prié d'entendre ma confession générale et de m'absoudre (17) ; ce qu'il a fait sans hésiter. - S'il en est ainsi, dit Renart, je veux bien prier le roi des cieux de vous ménager une place auprès de moi. - Je t'en prie, compère, et je prends à témoin sainte Appetite que j'ai dit la vérité. - Mettez-vous donc à genoux et demandez à Dieu qu'il vous accorde l'entrée de son paradis. »
Ysengrin tourna vers l'Orient son postérieur, et sa tête vers le soleil couchant (18). Il marmotta, il hurla à rompre les oreilles. « Renart, dit-il ensuite, j’ai fini ma prière. - Et moi j'ai obtenu votre grâce. Entrez dans la corbeille, je pense que vous descendrez facilement. »
On était alors en pleine nuit : le ciel était inondé d'étoiles dont le puits renvoyait la lumière. « Voyez le miracle, Ysengrin, dit alors Renart, mille chandelles sont allumées autour de moi, signe assuré que Jésus vous a fait pardon. »
Ysengrin rempli de confiance et d'espoir essaie longtemps sans succès ; mais enfin, aidé des conseils de son compère, il parvient à se tenir à la corde avec les pieds de devant, en posant les deux autres dans le seau. La corde alors se dévide et cède au nouveau contrepoids de son corps. Il descend, Renart beaucoup plus léger s'élève dans la même mesure. Voilà pour Ysengrin un nouveau sujet de surprise : au milieu de la route il se sent heurté par Renart. « Où vas-tu, cher compain, dis-moi ? Suis-je dans la bonne voie ? - Oui, vous y êtes et je vous la quitte entière. La coutume est telle ici : quand vient l'un s'en va l'autre. A ton tour, beau compain, à demeurer dans la compagnie des moines aux Blancs manteaux. Belle occasion pour toi d'apprendre à mieux chanter. » En prononçant ces derniers mots il touchait au bord du puits ; il saute à pieds joints, sans demander son reste et ne cesse de courir jusqu'à ce qu'il ait perdu de vue l'abbaye des Blancs-moines.
La surprise, la honte et la rage ne permirent pas au pauvre Ysengrin d'essayer une réponse. Il eût été de ceux qui furent pris devant la cité d'Alep (19) qu'il n'eût pas été plus confus et plus désespéré. Vainement essaie-t-il de remonter, la corde glisse entre ses bras, et tout ce qu'il peut faire c'est, grâce au seau qui l'a descendu, de conserver la tête au-dessus de l’eau glacée dans laquelle le reste de son corps est plongé.

Notes :

1 - La campagne avait été heureuse : Renart avait obtenu ce qu’il désirait.
2 - D’expédient : de solution.
3 - À fleur de terre : sur le sol.
4 - Geline : poule.
5 - Le vaisseau : le seau.
6 - Qu’il s’en soit avisé : qu’il se soit avisé de pêcher, qu’il ait pensé à pêcher.
7 - Le défaut du guichet : pour pénétrer dans l’abbaye, Renart découvre que le guichet (une petite ouverture par laquelle on parle ou fait passer un objet) de la porte n’est pas fermé.
8 - Maugréer : grogner, râler.
9 - Je suis feu Renart : je suis mort («feu» est ici un adjectif synonyme de «défunt», «mort»).
10 - Trépassé : mort.
11 - Que tu ne sois plus du monde : que tu ne sois plus de ce monde.
12 - Oison : petit de l’oie.
13 - Aie compassion : aie pitié.
14 - Larron : voleur, brigand.
15 - Pudicité : honnêteté, décence.
16 - J’en ai reçu l’absolution : j’ai été pardonné pour mes péchés.
17 - Absoudre : donner l’absolution.
18 - Les chrétiens prient en regardant vers l’orient (à l’est) vers Jérusalem. Ysengrin se trompe en présentant son derrière à l’orient! 
19 - La cité d’Alep : allusion aux combats livrés en 1146 pendant les Croisades.


Questions

I - L’attrapeur attrapé

1. Comment Renart assouvit-il sa soif ?
2. Que lui arrive-t-il au moment où il pense ramener de l’eau ?
3. Quelle phrase du narrateur révèle de la moquerie à l’égard de Renart ?
4. Qu’y a-t-il de drôle dans la situation de Renart ?

II - Une arrivée inespérée

5. Quel personnage arrive à ce moment ? Citez la phrase qui vous a permis de répondre à cette question.
6. Par quel mot cette phrase commence-t-elle ? Donnez sa classe grammaticale, et dites ce qu’il signifie.
7. Pourquoi le nouveau venu croit-il voir Renart et Dame Hersent au fond du puits ?

III - La ruse de Renart

8. Que fait croire Renart à ce personnage ?
9. Relevez quatre façons de dire que Renart est mort.
10. Par quel moyen Renart parvient-il à donner envie à son compère d’être mort ?

IV - Quand vient l'un s'en va l'autre

11. De quelle façon le loup doit-il rejoindre Renart au paradis ? Comment Renart le convainc-t-il de le faire ?
12. Que doit-il faire avant de monter dans un seau ?
13. Pourquoi la prière du loup est-elle ridicule ?
14. Que se passe-t-il quand le loup descend ? Citez deux phrases qui le montrent. Pourquoi est-ce comique ?

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