La pêche aux anguilles

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Comment Renart fit rencontre des Marchands de poisson, et comment il eut sa part des harengs et des anguilles.

La pêche aux anguillesUn de ces tristes jours de profonde disette (1), [Renart] sortit de Maupertuis (2), déterminé à n’y rentrer que les poches gonflées. D’abord il se glisse entre la rivière et le bois dans une jonchère (3), et quand il est las de ses vaines recherches, il approche du chemin ferré, s’accroupit dans l’ornière, tendant le cou d’un et d’autre côté. Rien encore ne se présente. Dans l’espoir de quelque chance meilleure, il va se placer devant une haie, sur le versant du chemin : enfin il entend un mouvement de roues. C’était des marchands qui revenaient des bords de la mer, ramenant des harengs frais, dont, grâce au vent de bise qui avait soufflé toute la semaine, on avait fait pêche abondante ; leurs paniers crevaient sous le poids des anguilles et des lamproies qu’ils avaient encore achetées, chemin faisant.
À la distance d’une portée d’arc, Renart reconnut aisément les lamproies et les anguilles. Son plan est bientôt fait : il rampe sans être aperçu jusqu’au milieu du chemin il s’étend et se vautre, jambes écartées, dents rechignées, la langue pantelante, sans mouvement et sans haleine. La voiture avance ; un des marchands regarde, voit un corps immobile, et appelant son compagnon : « Je ne me trompe pas, c’est un goupil ou un blaireau. — C’est un goupil, » dit l’autre ; « descendons emparons-nous-en, et surtout qu’il ne nous échappe. » Alors ils arrêtent le cheval, vont à Renart, le poussent du pied, le pincent et le tirent ; et comme ils le voient immobile, ils ne doutent pas qu’il ne soit mort. « Nous n’avions pas besoin d’user de grande adresse ; mais que peut valoir sa pelisse ? — Quatre livres, » dit l’un. « — Dites cinq » reprend l’autre, « et pour le moins ; voyez sa gorge, comme elle est blanche et fournie ! C’est la bonne saison. Jetons-le sur la charrette. »
Ainsi dit, ainsi fait. On le saisit par les pieds, on le lance entre les paniers, et la voiture se remet en mouvement. Pendant qu’ils se félicitent de l’aventure et qu’ils se promettent de découdre, en arrivant, la robe de Renart, celui-ci ne s’en inquiète guère ; il sait qu’entre faire et dire il y a souvent un long trajet. Sans perdre de temps, il étend la patte sur le bord d’un panier, se dresse doucement, dérange la couverture, et tire à lui deux douzaines des plus beaux harengs. Ce fut pour aviser avant tout à la grosse faim qui le travaillait. D’ailleurs il ne se pressa pas, peut-être même eut-il le loisir de regretter l’absence de sel ; mais il n’avait pas intention de se contenter de si peu. Dans le panier voisin frétillaient les anguilles : il en attira vers lui cinq à six des plus belles ; la difficulté était de les emporter, car il n’avait plus faim. Que fait-il ? Il aperçoit dans la charrette une botte de ces ardillons d’osier (4) qui servent à embrocher les poissons : il en prend deux ou trois, les passe dans la tête des anguilles, puis se roule de façon à former de ces ardillons une triple ceinture, dont il rapproche les extrémités en tresse. Il s’agissait maintenant de quitter la voiture ; ce fut un jeu pour lui : seulement il attendit que l’ornière vînt trancher sur le vert gazon, pour se couler sans bruit et sans risque de laisser après lui les anguilles.
Et cela fait, il aurait eu regret d’épargner un brocard (5) aux voituriers. « Dieu vous maintienne en joie, beaux vendeurs de poisson ! » leur cria-t-il. « J’ai fait avec vous un partage de frère : j’ai mangé vos plus gros harengs et j’emporte vos meilleures anguilles ; mais je laisse le plus grand nombre. »
Quelle ne fut pas alors la surprise des marchands ! Ils crient : Au Goupil, au Goupil ! mais le goupil ne les redoutait guère : il avait les meilleures jambes. « Fâcheux contre-temps ! » disent-ils, « et quelle perte pour nous, au lieu du profit que nous pensions tirer de ce maudit animal ! Voyez comme il a dégagé nos paniers ; puisse-t-il en crever au moins d’indigestion ! »
« Tant qu’il vous plaira, » dit Renart, « je ne crains ni vous ni vos souhaits. » Puis il reprit tranquillement le chemin de Maupertuis. Hermeline, la bonne et sage dame, l’attendait à l’entrée ; ses deux fils, Malebranche et Percehaye, le reçurent avec tout le respect qui lui était dû, et quand on vit ce qu’il rapportait, ce fut une joie et des embrassements sans fin. « À table ! » s’écria-t-il, « que l’on ait soin de bien fermer les portes, et que personne ne s’avise de nous déranger. »

Notes :

1 - Disette : manque de nourriture.
2 - Maupertuis : c'est le nom du domaine de Renart, qui est baron.
3 - Jonchère : lieu où poussent les joncs (plante à hautes tiges droites et flexibles, qui croît dans l'eau).
4 - Ardillons : longue tige d'osier servant justement « à embrocher les poissons ».
5 - Un brocard : une moquerie, une raillerie.


Questions

I - Un de ces tristes jours de profonde disette

1. Qu’est-ce qui pousse Renart à sortir de son repère ?
2. Dans le premier paragraphe, quels temps dominent ? Expliquez leur emploi.
3. Toujours dans le premier paragraphe, quel verbe montre que les pêcheurs ont pêché énormément de poissons ?
Le mot doit-il être compris au sens propre ? Quel est le temps du verbe ?

II - La ruse de Renart

4. Dans le deuxième paragraphe, relevez un passage décrivant Renart. Soulignez les adjectifs.
Que pensez-vous de ce bref portrait ?
5. Pourquoi Renart fait-il le mort ?
6. Pourquoi ne craint-il pas que les pêcheurs le dépècent ?
7. Trouvez deux façons de désigner la fourrure du goupil.
8. Relevez une phrase qui révèle l’humour de l’auteur dans le texte.
9. Renart se contente-t-il de dévorer les poissons des pêcheurs ?

III - Vocabulaire

Rédiger des phrases contenant les mots « disette », « las » et « vain ».

IV - Exercice de réécriture

Le dialogue du second paragraphe est disposé selon des règles qui n’ont plus vraiment cours. Réécrivez-le selon les règles actuelles.

La voiture avance ; un des marchands regarde, voit un corps immobile, et appelant son compagnon : « Je ne me trompe pas, c’est un goupil ou un blaireau. — C’est un goupil, » dit l’autre ; « descendons emparons-nous-en, et surtout qu’il ne nous échappe. » Alors ils arrêtent le cheval, vont à Renart, le poussent du pied, le pincent et le tirent ; et comme ils le voient immobile, ils ne doutent pas qu’il ne soit mort. « Nous n’avions pas besoin d’user de grande adresse ; mais que peut valoir sa pelisse ? — Quatre livres, » dit l’un. « — Dites cinq » reprend l’autre, « et pour le moins ; voyez sa gorge, comme elle est blanche et fournie ! C’est la bonne saison. Jetons-le sur la charrette. »

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