La merveilleuse intelligence de Gargantua

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Dix et sept mille neuf cents treize vaches

Comment Grandgousier découvrit, à l’invention d’un torche-cul, la merveilleuse intelligence de Gargantua.

Chapitre XIII

[...]

- D’accord, dit Grandgousier, mais quel torche-cul as-tu trouvé le meilleur ?
- J’y arrivais, dit Gargantua, et bientôt vous le saurez vous aussi. Je me torchai avec du foin, de la paille, de l’étoupe (1), de la bourre (2), de la laine, du papier. Mais

Tousjours laisse aux couillons esmorche (3)
Qui son hord (4) cul de papier torche.

- Quoi ? dit Grandgousier, mon petit couillon, as-tu bu au pot (5), vu que tu rimes déjà ?
- Oui, absolument, mon roi, répondit Gargantua, je rime tant et plus, et en rimant souvent je m’enrime (6). Écoutez ce que disent aux fienteurs nos lieux d’aisance :

Chieur,
Foireux,
Péteur,
Breneux (7),
Ton lard
Qui s’échappe
Se répand
Sur nous.
Sale,
Merdeux,
S’égoûtant,
Le feu de saint-Antoine te brûle !
Si tous
Tes trous
Béants
Tu ne torches avant ton départ !

[...]

- Revenons, dit Grandgousier, à notre propos.
- Lequel ? dit Gargantua. Chier ?
- Non, dit Grandgousier, mais torcher le cul.
- Mais, dit Gargantua, voulez-vous me payer un tonnelet de vin Breton si je vous réduis à quia (8) à ce propos ?
- Oui, bien sûr, dit Grandgousier.
- Il n’est, dit Gargantua, pas besoin de se torcher le cul s’il n’y a pas de saleté. Or la saleté n’y peut être si on n’a pas chié. Il nous faut donc chier avant de se torcher le cul.
— Oh ! dit Grandgousier, que tu as de bon sens, mon garçonnet ! Un de ces jours, je te ferai passer docteur en gai savoir, par Dieu ! car tu as plus de raison que d’années. Poursuis donc ce propos torcheculatif, je t’en prie.


Notes :

1 - Étoupe : partie la plus grossière de la filasse de chanvre ou de lin.
2 - Bourre : déchet du peignage de laine.
3 - Esmorche : amorce.
4 - Hord : sale.
5 - Bu au pot : bu du vin.
6 - Je m’enrime : jeu de mots sur rimer et s’enrhumer.
7 - Breneux : sali d’excréments.
8 - Réduire à quia : mettre quelqu’un dans l’impossibilité de répondre.

Lecture analytique

Ce géant âgé de cinq ans seulement a, selon son père, «plus de raison que d'années». À un tel point, d'ailleurs, que celui-ci voudrait en faire un «docteur en gai savoir». En effet, l'inventeur du torche-cul manie la langue avec un grand bonheur. Il fait des jeux de mots (il s'enrime), il fait des poèmes (voir le distique), il raisonne même en faisant de la logique :

Il n’est, dit Gargantua, pas besoin de se torcher le cul s’il n’y a pas de saleté. Or la saleté n’y peut être si on n’a pas chié. Il nous faut donc chier avant de se torcher le cul.

Ce raisonnement, constitué de trois phrases, est un syllogisme dont voici un autre exemple plus facile à comprendre :

Tous les hommes sont mortels. Or je suis un homme. Donc je suis mortel.

Ce raisonnement est composé de deux phrases appelées des prémisses. La dernière est une conclusion commençant par la conjonction de coordination "donc". Parfois, le syllogisme, s'il est parfaitement logique, aboutit à une conclusion fausse :

Tout ce qui est rare est cher. Un cheval bon marché est rare. Donc un cheval bon marché est cher.

Un raisonnement faux s'appelle un paralogisme :

Il est juste que celle qui a tué son mari meure. Il est beau qu'un fils venge son père. Donc, il est juste et beau qu'un fils tue sa mère.

Quoi qu'il en soit, on voit par cet extrait que Gargantua est géant par sa taille mais aussi par son intelligence.

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