Les trois cents géants

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Paolo Ucello (Wikipédia)

Comment Pantagruel deffit les troys cens géans arméz de pierres de taille et Loup Garou leur capitaine

Chapitre XXIX

Les géans, voyans que tout leur camp estoit submergé, emportèrent leur roy Anarche à leur col le mieulx qu'ilz peurent hors du fort, comme fist Enéas son père Anchises de la conflagration de Troye. Lesquelz quand Panurge apperceut, dist à Pantagruel.
« Seigneur, voilà les géans qui sont yssus : donnez dessus de vostre mast, gualantement à la vieille escrime, car c'est à ceste heure qu'il se fault monstrer homme de bien. Et de nostre cousté nous ne vous fauldrons. Et hardiment, que je vous en tueray beaucoup. Car quoy ? David tua bien Goliath facillement. Et puis ce gros paillard Eusthenes, qui est fort comme quatre bœufz, ne s'y espargnera. Prenez couraige, chocquez à travers d'estoc et de taille. »
Or, dist Pantagruel :
« De couraige, j’en ay pour plus de cinquante francs. Mais quoy ! Hercules ne ausa jamais entreprendre contre deux.
- C'est, dist Panurge, bien chien chié en mon nez ; vous comparez-vous à Hercules ? Vous avez, par Dieu, plus de force aux dentz et plus de sens au cul que n'eut jamais Hercules en tout son corps et âme. Autant vault l'homme comme il s'estime. »

Eulx disans ces parolles, voicy arriver Loup Garou avecques tous ses géans. Lequel, voyant Pantagruel seul, feut esprins de témérité et oultrecuidance, par espoir qu'il avoit d’occire le pauvre bonhommet. Dont dict à ses compaignons géans :
« Paillars de plat pays, par Mahom, si aulcun de vous entreprent combatre contre ceulx-cy, je vous feray mourir cruellement. Je veulx que me laissiez combattre seul : cependent vous aurez vostre passetemps à nous regarder. »
[...]
Loup Garou doncques s'adressa à Pantagruel avec une masse toute d'acier pesante neuf mille sept cens quintaulx deux quarterons d'acier de Calibes, au bout de laquelle estoient treze poinctes de dyamans, dont la moindre estoit aussi grosse comme la plus grand cloche de Nostre Dame de Paris. Il s'en failloit par adventure l'espesseur d'un ongle ou au plus que je mente, d'un doz de ces cousteaulx qu'on appelle couppe aureille, mais pour un petit, ne avant ne arrière ; et estoit phée en manière que jamais ne pouvoit rompre, mais au contraire, tout ce qu'il en touchoit rompoit incontinent.
Ainsi doncques, comme il approuchoit en grand fierté, Pantagruel, jectant les yeulx au ciel, se recommanda à Dieu de bien bon cueur, faisant vœu tel comme s'ensuyt :
« Seigneur Dieu, qui tousjours as esté mon protecteur et mon servateur, tu vois la destresse en laquelle je suis maintenant. Riens icy ne me amène, sinon zèle naturel, ainsi comme tu as octroyé ès humains de garder et défendre soy, leurs femmes, enfans, pays et famille en cas que ne seroit ton négoce propre, qui est la foy [...] Doncques s'il te plaist à ceste heure me estre en ayde, comme en toy seul est ma totale confiance et espoir, je te fais vœu que, par toutes contrées tant de ce pays de Utopie que d'ailleurs où je auray puissance et auctorité, je feray prescher ton sainct Évangile purement, simplement et entièrement [...]. »
Alors feut ouye une voix du ciel, disant : « Hoc fac et vinces », c'est à dire : Fais ainsi et tu auras victoire.
Puys, voyant Pantagruel que Loup Garou approcheoit la gueulle ouverte, vint contre luy hardiment et s'escrya tant qu'il peut : « À mort ribault ! À mort ! » pour luy faire paour, selon la discipline des Lacédémoniens, par son horrible cry. Puis luy getta de sa barque, qu'il portoit à sa ceincture, plus de dix et huyct cacques et un minot de sel, dont il luy emplit et gorge et gouzier, et le nez et les yeulx.
De ce irrité, Loup Garou luy lancea un coup de sa masse, luy voulant rompre la cervelle. Mais Pantagruel fut habille et eust tousjours bon pied et bon oeil. Par ce, démarcha du pied gauche un pas en arrière, mais il ne sceut si bien faire que le coup ne tumbast sur la barque, laquelle rompit en quatre mille octante et six pièces et versa la reste du sel en terre.
Quoy voyant, Pantagruel gualantement ses bras desplie et, comme est l'art de la hasche, luy donna du gros bout de son mast, en estoc au dessus de la mamelle, et retirant le coup à gauche en taillade, luy frapa entre col et collet ; puis avanceant le pied droict, luy donna sur les couillons un pic du hault bout de son mast, à quoy rompit la hune et versa troys ou quatre poinsons de vin qui estoient de reste. Dont Loup Garou pensa qu'il luy eust incisé la vessie, et du vin que se feut son urine qui en sortist.
De ce non contant Pantagruel vouloit redoubler au coulouoir ; mais Loup Garou, haussant sa masse, avancea son pas sur luy, et de toute sa force la vouloit enfoncer sur Pantagruel ; de faict en donna si vertement que, si Dieu n'eust secouru le bon Pantagruel, il l'eust fendu depuis le sommet de la teste jusques au fond de la ratelle ; mais le coup déclina à droict par la brusque hastiveté de Pantagruel et entra sa masse plus de soixante et treize piedz en terre à travers un gros rochier dont il feist sortir le feu plus gros que neuf mille six tonneaux.
Voyant Pantagruel qu'il s'amusoit à tirer sa dicte masse, qui tenoit en terre entre le roc, luy court sus, et luy vouloit avaller la teste tout net ; mais son mast de male fortune toucha un peu au fust de la masse de Loup Garou qui estoit phée (comme avons dict devant) ; par ce moyen, son mast luy rompit à troys doigtz de la poignée. Dont il feut plus estonné qu'un fondeur de cloches, et s'escria.
« Ha Panurge où es tu ? »
Ce que ouyant, Panurge dict au roy et aux géans :
« Par dieu ! ilz se feront mal, qui ne les despartira. »
Mais les géans en estoient ayses comme s'ilz feussent de noces.
Lors Carpalim se voulut lever de là pour secourir son maistre ; mais un géant luy dist :
« Par Golfarin, nepveu de Mahom, si tu bouges d'icy, je te mettray au fons de mes chausses comme on faict d'un suppositoire ! Aussi bien suis-je constipé du ventre, et ne peulx guères bien cagar, sinon à force de grincer des dentz. »
Puis Pantagruel, ainsi destitué de baston, reprint le bout de son mast, en frappant torche lorgne dessus le géant, mais il ne luy faisait mal en plus que feriez baillant une chicquenaude sus un enclume de forgeron.
Cependent Loup Garou tiroit de terre sa masse, et l'avoit jà tirée et la paroit pour en feéir Pantagruel, qui estoit soubdain au remuement et déclinoit tous ses coups, jusques à ce qu'une foys, voyant que Loup Garou le menassoit, disant :
« Meschant, à ceste heure te hascheray-je comme chair à pastez. Jamais tu ne altéreras les pauvres gens ! »
Pantagruel le frappa du pied un si grand coup contre le ventre, qu'il le getta en arrière à jambes rebindaines, et vous le trainnoyt ainsi à l'escorchecul plus d'un trait d'arc. Et Loup Garou s'escrioit, rendant le sang par la gorge : « Mahon ! Mahon ! Mahon ! »
A quelle voix se levèrent tous les géans pour le secourir. Mais Panurge leur dist : « Messieurs, n'y allez pas si m'en croyez, car nostre maistre est fol et frappe à tors et à travers, et ne regarde poinct. Il vous donnera malencontre. »
Mais les géans n'en tindrent pas compte, voyant que Pantagruel estoit sans baston.
Lors que aprocher les veid, Pantagruel print Loup Garou par les deux piedz, et son corps leva comme une picque en l’air et d’icelluy armé d'enclumes frappoit parmy ces géans armez de pierres de taille, et les abattoit comme un maçon faict de couppeaulx, que nul arrestoit devant luy qu'il ne ruast par terre. Dont à la rupture de ces harnoys pierreux feu faict un si horrible tumulte, qu'il me souvint, quand la grosse tour de beurre, qui estoit à Sainct Estienne de Bourges, fondit au soleil. Panurge, ensemble Carpalim et Eusthenes, cependent esgorgetoyent ceux qui estoyent portez par terre.
Faictez vostre compte qu'il n'en eschappa un seul et, à veoir Pantagruel, sembloit un fauscheur, qui de sa faulx (c'estoit Loup Garou) abbatoit l'herbe d'un pré (c'estoyent les géans). Mais à ceste escrime, Loup Garou perdit la teste. Ce feut, quand Pantagruel en abbatit un qui avoit nom Riflandouille, qui estoit armé à hault appareil : c'estoit de pierres de gryson, dont un esclat couppa la gorge tout oultre à Epistémon ; car aultrement la plus part d'entre eulx estoyent armez à la légière, c'estoit de pierres de tuffe, et les aultres de pierre ardoyzine.
Finablement, voyant que tous estoient mors, getta le corps de Loup Garou tant qu'il peut contre la ville, et tomba comme une grenoille sus ventre en la place mage de ladicte ville, et en tombant du coup tua un chat bruslé, une chatte mouillée, une canne petière, et un oyson bridé.


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