Séance 4 Une Charogne

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.
— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !
Les Fleurs du mal, Spleen et Idéal, XXIX
Explication linéaire
Mise au point méthodologique
Il existe plusieurs façons de mener une analyse linéaire. Nous procéderons ici — pour ce premier essai — de la plus simple des manières et avancerons au gré de notre lecture sans énoncer de problématique puisque les instructions officielles nous le permettent.
Cette analyse qui se contentera donc de glaner ici ou là des observations fera l’objet d’un commentaire composé et pour lequel il sera donc nécessaire de proposer une problématique. Pour l’heure, on s’efforcera donc de faire apparaître quelques aspects saillants du poème en regroupant éventuellement certaines strophes faisant apparaître les « mouvements » du texte.
Analyse
Le poème commence avec une injonction (« Rappelez-vous ») et s’adresse à l’âme du poète en un alexandrin très régulier (4 + 2 + 4 +2) dans une strophe (quatrain) qui alterne le vers de 12 syllabes et l'octosyllabe. Construite sur deux rimes, le poème présente dès le début une opposition lexicale entre termes connotés positivement (« âme », « doux ») et péjorativement (« infâme », « cailloux »).
S’ensuit un long portrait qui occupe les strophes 2 à 9 (soit la quasi totalité du poème) et qui, par sa précision relève de l’hypotypose tant les détails abonderont tout au long de la description. Quoi qu’il en soit, la deuxième strophe s’ouvre sur une provocation qui fait d’un objet bien peu poétique un sujet de surcroît érotique (« Les jambes en l’air, comme une femme lubrique ») et renvoie une image de la femme teinte de la misogynie bien connue du poète. L’adjectif « cynique » établit également une comparaison avec l’animal par son étymologie (« cynique » vient du grec « kunikos » et signifie « qui concerne le chien »).
La troisième strophe évoque brièvement l'œuvre de la nature et fait de celle-ci un cuisinier (voir la comparaison « Comme afin de la cuire à point ») perpétuant ainsi un cycle faisant se rejoindre destruction et construction et renvoyant à Lavoisier (« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »). L’ironie est ici patente : la beauté du jour est l’occasion de célébrer la pourriture qui relèverait à la fois de la cuisine, mais aussi de la sexualité (comme on peut le voir, si l’on revient en arrière, avec les termes « un lit », « jambes en l’air », « femme lubrique », « ventre »).
Le vers 1 de la strophe suivante introduite par un « et » très biblique (l’ouvrage fait un grand usage de la conjonction et la suite du poème également. Voir les strophes 7 « Et ce monde... » ainsi que 10 « — Et pourtant... ») s’achève sur l'oxymore « carcasse superbe » et entrelace le beau et le laid, ce qui caractérise pour une part non négligeable l'esthétique des Fleurs du mal. On retrouve justement dans la comparaison (« Comme une fleur s’épanouir ») un rappel de cette esthétique : du laid, il sera possible de faire du beau.
Les trois strophes qui suivent abondent en détails et donc en réalisme que nombre de contemporains de Baudelaire ont jugé obscène. Rien ne nous est épargné : les mouches au vers 17 ou encore les larves au vers 19. À l’inertie du cadavre semble répondre un élan vital rendu par les verbes « bourdonnaient », « sortaient », « coulaient », « descendait », « montait » (notez l’opposition entre ces deux derniers verbes) ou encore « s’élançait ». Les verbes d’action renforcent le côté épique de cette description. La métaphore « noirs bataillons » renvoie au vocabulaire militaire, les hyperboles (« tout cela » et plus loin « ce monde ») également.
Les deux strophes suivantes ont ceci d’intéressant qu’elles effectuent un rapprochement avec l’art. La musique tout d’abord « Et ce monde rendait une étrange musique », mais aussi le rythme (voir vers 27) et enfin la peinture (voir les termes « formes », « ébauche », « toile », « artiste »). Ce rapprochement est légitimé par le travail sur la prosodie (rythme du tétrasyllabe « Les mouches / bourdonnaient / sur ce ven / tre putride », mais aussi le jeu sur les sonorités et notamment les assonances en « ou ») mais aussi la précision du tableau (ce qui est à proprement parler la définition de l’hypotypose). Riches en images, ces strophes accumulent les comparaisons (« comme », « On eût dit ») ou les métaphores (« enflé d’un souffle vague »).
Cette référence à l’art font prévaloir la prédominance de l’art sur la nature (thème cher à Baudelaire), seule possibilité de faire « vivre » ce qui est condamné à périr.
Avant que le poète ne prenne la parole pour conclure (strophe commençant par le tiret cadratin (« — Et pourtant... »), une dernière mention canine achève de montrer le sordide de la situation rappelant la présence d’une tierce personne. Si au début du poème, on pouvait avoir le sentiment que le poète s’adressait à son âme, on voit dans les trois dernières strophes qu’il s’adresse à la femme aimée, ce que montre le vocabulaire de l’amour courtois : « étoile de mes yeux », « soleil de ma nature » (vers 39), « mon ange et ma passion » (vers 40), « la reine des grâces » (vers 41). Dans un texte très parodique (l’éloge féminin n’est prononcé que pour être nié), Baudelaire rappelle à l’être aimé sa condition de mortelle, rappelant en ceci la poésie de Ronsard. Ce poème ressortit au thème du memento mori, mais non pas pour inviter à profiter du jour (comme dans le carpe diem), mais pour mieux affirmer la supériorité de l’art sur l’éphémère de la vie, art qui sait garder « la forme et l’essence divine » des « amours décomposés ».
Vers le commentaire
Poème extrait de la section Spleen et Idéal.
Nombreux poèmes consacrés à la femme. Poèmes relevant à la fois de l’éloge et du blâme. « Une charogne » est un poème ironique s’adressant à la femme aimée pour lui rappeler que sa beauté se transformera en pourriture. À rapprocher, par exemple, de « Remords posthume » (XXXIII). Mais de nombreux poèmes dans Les Fleurs du mal rappelle le caractère inéluctable de la mort (« L’Horloge », « Dans macabre »...)
Notions à connaître
- Carpe diem
- Memento mori
- Pétrarque et en particulier le pétrarquisme (1)
- Association de la femme à la fleur chez Ronsard par exemple. Chez Baudelaire à une charogne !
- Détournement du pétrarquisme, mais voir ci-dessous le sonnet XCI de Du Bellay, Regrets qui est déjà une parodie de ce type de poème
- Esthétique classique, selon Boileau, qui veut que l’on peut plaire avec l’odieux
- Supériorité de l’artiste sur la nature. Voir projet d’un épilogue pour l’édition de 1861 ➝ fusion, transfiguration du laid en beau, sublimation, alchimie poétique.
Projet d’épilogue au Fleurs du mal
Ô vous ! Soyez témoins que j’ai fait mon devoir
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,
Tu m’as donné ta boue et j’en fait de l’or.
Quand vous serez bien vieille
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.
Lors, vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi-sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant,
Bénissant vôtre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre et fantôme sans os :
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos :
Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
Pierre de Ronsard, Sonnets pour Hélène, 1578
Sonnet XCI, Regrets, Du Bellay
Ô beaux cheveux d’argent mignonnement retors !
Ô front crespe, et serein ! et vous face doree !
Ô beaux yeux de crystal ! ô grand'bouche honoree,
Qui d’un large reply retrousses tes deux bords !
Ô belles dents d’ebene ! ô precieux thresors,
Qui faites d’un seul ris toute ame enamouree !
Ô gorge damasquine en cent plis figuree !
Et vous, beaux grands tetins, dignes d’un si beau corps !
Ô beaux ongles dorez ! ô main courte, et grassette !
Ô cuisse délicate ! et vous jambe grossette,
Et ce que je ne puis honnestement nommer !
Ô beau corps transparent ! ô beaux membres de glace !
Ô divines beautez ! pardonnez moy de grace,
Si pour estre mortel, je ne vous ose aimer.
Problématiques possibles
- Pourquoi Baudelaire décrit-il une charogne ?
- Pourquoi Baudelaire fait-il la description d’une chose répugnante ?
- Quels rapports le poème établit-il entre la femme et la charogne ?
- Pourquoi peut-on dire que ce poème est ironique ?
- Comment la beauté peut-elle germer de la laideur ?
- En quoi la femme peut-elle incarner la poésie lyrique ?
- En quoi cette description est-elle une réflexion sur la création poétique ?
Axes possibles
- Une description macabre et ironique
- Détournement poétique
- L'association de la laideur et de la beauté : triomphe de la poésie
1. Une description macabre et ironique
Description de la charogne dans un cadre bucolique
- Complément circonstanciel de temps « Ce beau matin d’été si doux » (v.2)
- L’hémistiche « Le soleil rayonnait » (v.9)
- « Une charogne infâme » (v.3), « La carcasse superbe » (v.13), « Horrible infection » (v.38)
- Termes réalistes (« jambes », vers 5 ; « son ventre », vers 8 ; « ce ventre putride », vers 17 ; « le corps », vers 23, « squelette », vers 35...)
- Vocabulaire prosaïque (« cette pourriture », vers 9 ; « la puanteur », vers 15, « larves », vers 19, « moisir », vers 44)
- Toute la deuxième strophe (établissant le parallèle entre la femme et le cadavre)
Ironie du poète
- cuisson de la nature (vers 10)
- érotisation de la charogne, du putride (« Les jambes en l’air », « une femme lubrique » au vers 5 et la métaphore ignée « Brûlante » au vers 6 ou encore « son ventre » au vers 8)
- vie grouillante sur le cadavre en putréfaction. Véritable épopée du monde des insectes et des larves. Métaphore guerrière « noirs bataillons » (vers 18). Comparaisons (« comme une vague », vers 21 ; « On eût dit que » vers 23). Hyperbole (« ce monde », vers 25). Rythme suggérant le mouvement grâce aux verbes antithétiques « Tout cela descendait, montait » (vers 21). Baudelaire décrit avec force détails le laid.
- poème s’adressant à la femme aimée : « Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,/ À cette horrible infection » (vers 37 et 38) rappelant Ronsard encore une fois (« Vous serez au foyer une vieille accroupie » par exemple)
2. Détournement poétique
Mélange des tons
- Au lyrisme (à développer : notez en particulier la vigueur de la fin avec l’abondance des phrases exclamatives, cruauté du poète) se mêle les termes triviaux susmentionnés. Aux considérations bassement corporelles, se mêlent des considérations sur la nature. Penser à Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » reprenant la philosophie grecque.

Topos poétique
- usage de l’impératif « Rappelez-vous » (vers 1) faisant songer à Ronsard (« allons » dans « Mignonne, allons voir...). Voir aussi plus loin l’usage des futurs simples (voir partie sur le Memento mori)
- poème adressé à la femme « mon âme » (vers 1), « ô ma beauté » (vers 45)
Expression de l’amour courtois
- « étoile de mes yeux » et « soleil de ma nature » (vers 39), « mon ange et ma passion » (vers 40), « la reine des grâces » (vers 41) ➝ parodie, ironie
Memento mori
- Il s’agit de rappeler le caractère éphémère de la vie : « Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve » (vers 29)
- L’avant-dernière strophe renvoie à la troisième, toujours avec ironie : « Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,/Moisir parmi les ossements. » (vers 43 et 44). Noter la rime « grâces »/« grasses »
- Personnification de la verveine « qui vous mangera de baisers ». Rappel les tableaux de Hans Baldung ou Niklaus Manuel Deutsch (« La jeune fille et la mort »
- Thème de la vanité (penser à l’Ecclésiaste : « Quoi de neuf sous le soleil » renvoyant au deuxième vers « Ce beau matin d'été si doux »)

3. L'association de la laideur et de la beauté
Entrelac du beau et du laid
- annoncé dès la première rime « âme » (vers 1) et « infâme » (vers 3)
- Oxymore déjà citée « La carcasse superbe » (v.13)
- comparaison « comme une fleur s’épanouir » (v.14)
Association de la description à l’art
- « Et ce monde rendait une étrange musique » (v.25)
- « mouvement rythmique » (vers 27)
- « Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève » (vers 31)
Triomphe de la poésie
- Supériorité de l’art sur la nature. Voir deux dernières lectures analytiques et strophe 8 (« l’artiste achève »). Le poète garde « l’essence divine » (vers 47). Il est celui qui donne à voir (« Rappelez-vous ») ce qui n’appartient plus qu’au « souvenir » (vers 37) et donne forme à ce qui s’efface (voir le vers 29 : « Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve »). Il recompose ce que le temps détruit.
- Manifeste poétique : la beauté prend sa source dans la laideur en détournant les topoï pétraquisants.
Notes :
1 - Le pétrarquisme est une poésie lyrique célébrant la femme aimée et idéalisée (Laure de Noves pour Pétrarque) ainsi qu'un maniérisme de la forme. Pétrarque a donné un style métaphorique qui s'appuie sur le sonnet. (source)