Circé

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"La magicienne Circé" de Giovanni Benedetto Castiglione

Sur un rocher désert, l’effroi de la nature,
Dont l’aride sommet semble toucher les cieux,
Circé, pâle, interdite, et la mort dans les yeux,
Pleurait sa funeste aventure.
Là, ses yeux errants sur les flots,
D’Ulysse fugitif semblaient suivre la trace.
Elle croit voir encor son volage héros ;
Et, cette illusion soulageant sa disgrâce,
 Elle le rappelle en ces mots,
Qu’interrompent cent fois ses pleurs et ses sanglots :

Cruel auteur des troubles de mon âme,
Que la pitié retarde un peu tes pas ;
Tourne un moment tes yeux sur ces climats ;
Et, si ce n’est pour partager ma flamme,
Reviens du moins pour hâter mon trépas.

Ce triste cœur devenu ta victime,
Chérit encor l’amour qui l’a surpris ;
Amour fatal ! ta haine en est le prix ;
Tant de tendresse, ô dieux ! est-elle un crime,
Pour mériter de si cruels mépris ?

Cruel auteur des troubles de mon âme,
Que la pitié retarde un peu tes pas ;
Tourne un moment tes yeux sur ces climats ;
Et, si ce n’est pour partager ma flamme,
Reviens du moins pour hâter mon trépas.

C’est ainsi qu’en regrets sa douleur se déclare ;
Mais bientôt, de son art employant le secours,
Pour rappeler l’objet de ses tristes amours,
Elle invoque à grands cris tous les dieux du Ténare,
Les Parques, Némésis, Cerbère, Phlégéton,
Et l’inflexible Hécate, et l’horrible Alecton.
Sur un autel sanglant l’affreux bûcher s’allume,
La foudre dévorante aussitôt le consume ;
Mille noires vapeurs obscurcissent le jour ;
Les astres de la nuit interrompent leur course,
Les fleuves étonnés remontent vers leur source,
Et Pluton même tremble en son obscur séjour.

Sa voix redoutable
Trouble les enfers ;
Un bruit formidable
Gronde dans les airs.
Un voile effroyable
Couvre l’univers ;
La terre tremblante
Frémit de terreur.
L’onde turbulente
Mugit de fureur.
La lune sanglante
Recule d’horreur.

Dans le sein de la mort ses noirs enchantements
Vont troubler le repos des ombres ;
Les mânes effrayés quittent leurs monuments ;
L’air retentit au loin de leurs longs hurlements,
Et les vents, échappés de leurs cavernes sombres,
Mêlent à leurs clameurs d’horribles sifflements.
Inutiles efforts ! amante infortunée,
D’un dieu plus fort que toi dépend ta destinée.
Tu peux faire trembler la terre sous tes pas,
Des enfers déchaînés allumer la colère,
Mais tes fureurs ne feront pas
Ce que tes attraits n’ont pu faire.

Ce n’est point par effort qu’on aime,
L’Amour est jaloux de ses droits ;
Il ne dépend que de lui-même.
On ne l’obtient que par son choix ;
Tout reconnaît sa loi suprême,
Lui seul ne connaît point de lois.

Dans les champs que l’hiver désole,
Flore vient rétablir sa cour ;
L’Alcyon fuit devant Éole ;
Éole le fuit à son tour ;
Mais sitôt que l’Amour s’envole,
Il ne connaît plus de retour.

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