Les scènes II et III

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Sganarelle et Valère
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Scène II
Valère, Sganarelle

Valère
Ah ! mon pauvre Sganarelle, que j’ai de joie de te voir ! J’ai besoin de toi dans une affaire de conséquence (1) ; mais, comme je ne sais pas ce que tu sais faire…

Sganarelle
Ce que je sais faire, Monsieur ? Employez-moi seulement en vos affaires de conséquence, en quelque chose d’importance : par exemple, envoyez-moi voir quelle heure il est à une horloge, voir combien le beurre vaut au marché, abreuver un cheval, c’est alors que vous connaîtrez ce que je sais faire.

Valère
Ce n’est pas cela ; c’est qu’il faut que tu contrefasses le médecin (2).

Sganarelle
Moi, médecin, Monsieur ! Je suis prêt à faire tout ce qu’il vous plaira : mais, pour faire le médecin, je suis assez votre serviteur pour n’en rien faire du tout ; et par quel bout m’y prendre, bon Dieu ? Ma foi ! Monsieur, vous vous moquez de moi.

Valère
Si tu veux entreprendre cela, va, je te donnerai dix pistoles (3).

Sganarelle
Ah ! pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois médecin ; car, voyez-vous bien, Monsieur, je n’ai pas l’esprit tant, tant subtil, pour vous dire la vérité. Mais, quand je serai médecin, où irai-je ?

Valère
Chez le bonhomme Gorgibus, voir sa fille qui est malade ; mais tu es un lourdaud qui, au lieu de bien faire, pourrais bien…

Sganarelle
Hé ! mon Dieu, monsieur, ne soyez point en peine ; je vous réponds que je ferai aussi bien mourir une personne qu’aucun médecin qui soit dans la ville. On dit un proverbe, d’ordinaire : après la mort le médecin (4) ; mais vous verrez que, si je m’en mêle, on dira : après le médecin, gare la mort ! Mais, néanmoins, quand je songe, cela est bien difficile de faire le médecin ; et si je ne fais rien qui vaille ?

Valère
Il n’y a rien de si facile en cette rencontre. Gorgibus est un homme simple, grossier, qui se laissera étourdir (5) de ton discours, pourvu que tu parles d’Hippocrate et de Galien (6), et que tu sois un peu effronté.

Sganarelle
C’est-à-dire qu’il lui faudra parler philosophie, mathématique. Laissez-moi faire, s’il est un homme facile, comme vous le dites, je vous réponds de tout ; venez seulement me faire avoir un habit de médecin (7), et m’instruire de ce qu’il me faut faire, et me donner mes licences (8), qui sont les dix pistoles promises. (Valère et Sganarelle s’en vont.)

Scène III
Gorgibus, Gros-René

Gorgibus
Allez vitement chercher un médecin, car ma fille est bien malade, et dépêchez-vous.

Gros-René
Que diable aussi ! pourquoi vouloir donner votre fille à un vieillard ? Croyez-vous que ce ne soit pas le désir qu’elle a d’avoir un jeune homme qui la travaille ? Voyez-vous la connexité (9) qu’il y a, etc. (10) (galimatias) (11).

Gorgibus
Va-t’en vite ; je vois bien que cette maladie-là reculera bien les noces.

Gros-René
Et c’est ce qui me fait enrager ; je croyais refaire mon ventre d’une bonne carrelure (12), et m’en voilà sevré (13). Je m’en vais chercher un médecin pour moi, aussi bien que pour votre fille ; je suis désespéré. (Il sort.)


Notes :

1 - Une affaire de conséquence : une affaire importante.
2 - Que tu contrefasses le médecin : que tu fasses semblant d’être médecin.
3 - Pistoles : la pistole est une ancienne monnaie d’or.
4 - Après la mort le médecin : «On dit après la mort, le médecin pour dire qu'on apporte le remède à une affaire quand elle est ruinée, quand il n'est plus temps» (Dictionnaire de Furetière, 1690).
5 - Qui se laissera étourdir : qui se laissera étonner.
6 - D’Hippocrate et de Galien : deux grands médecins de l’Antiquité grecque. Aujourd’hui encore, les médecins prêtent serment, le serment d’Hippocrate.
7 - Un habit de médecin : une grande robe noire, une fraise (un grand col blanc) et un chapeau pointu.
8 - Mes licences : mes diplômes de médecin.
9 - La connexité : le lien, le rapport.
10 - Etc. : du latin «et caetera» (et le reste). L’acteur improvise à son gré.
11 - Galimatias : discours confus, embrouillé, sans aucune signification.
12 - Une bonne carrelure : un bon repas.
13 - Et m’en voilà sevré : et m’en voilà privé.

Questions

Scène II

1 - Dans sa première réplique, les choses d’importance dont parle Sganarelle sont-elles vraiment des choses importantes ? Quel effet cela crée-t-il ?
2 - Pourquoi Sganarelle refuse-t-il tout d’abord de faire le médecin ? Qu’est-ce qui le fait ensuite changer d’avis ?
3 - Sganarelle donne-t-il une bonne ou une mauvaise image des médecins ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur le texte.
4 - En un mot, pourquoi sera-t-il facile de faire croire à Gorgibus que Sganarelle est médecin ? Appuyez-vous sur le texte pour répondre.

Scène III

5 - Observez les verbes dans les trois premières répliques. Quel temps et quel mode sont utilisés ? Donnez cinq exemples.
6 - Quel personnage va alors faire son apparition dans la scène suivante ?
7 - Relevez les phrases entre parenthèses et en italique. À quoi servent-elles ?

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