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L'Île aux trente cercueils

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Alors que je m'apprêtais à refermer L'Aiguille creuse pour ne plus jamais ouvrir aucun livre de Maurice Leblanc, mais cependant mû par la curiosité, je parcours négligemment la liste des livres du même auteur. Je trouve des références à la Cagliostro, mais l'attrait que peut exercer ce nom n'est pas assez fort pour que je m'inflige à nouveau la lecture d'œuvres certainement fort médiocres, quand soudain, que vois-je ? L'Île aux trente cercueils...
Le souvenir remonte en moi comme dans la Recherche du temps perdu, et je me revois, enfant, suivre à la télévision ce passionnant téléfilm du même nom. Reviennent les mystères incompréhensibles, reviennent l'île et sa chambre de mort creusée dans la roche et dont le sol se dérobe pour projeter quelques mètres plus bas ses prisonniers sur les récifs de la mer agitée - souvenir en évoquant un autre, celui d'Edgar Poe et de sa nouvelle "Le puits et le pendule".

Me trouvant à Bordeaux à ce moment, je parcours aussitôt toute la ville afin de me procurer le livre pour le trouver enfin dans l'endroit le plus improbable qui soit.

Je commence l'ouvrage plein de préjugés sur l'œuvre de Maurice Leblanc et, oh surprise ! l'ouvrage se révèle passionnant. Tout de suite, l'atmosphère se fait pesante. Il faut dire que le titre est fort intéressant à lui seul puisqu'il mêle avec quelque succès insularité et mortalité, à la fois par le sens évoquant l'enfermement dans l'exiguïté de l'île et du cercueil, mais aussi par la paronomase, qui fait résonner cercueil avec écueil. Une manière de prologue avertit ensuite le lecteur que la guerre a jeté dans l'oubli les événements terribles à l'origine du récit qui va être fait. "La guerre, ajoute l'auteur, a compliqué l'existence au point que des événements qui se passent en dehors d'elle [...] empruntent au grand drame quelque chose d'anormal, d'illogique et, parfois, de miraculeux".
Dès le mot miraculeux, j'aurais pourtant dû me douter de quelque chose, car chez Maurice Leblanc si le miraculeux apparaît c'est toujours pour faire l'objet d'une explication a posteriori rationnelle. L'auteur ne dit pas autre chose et enfourche son dada dès le début : "Il faut toute l'éclatante lumière de la vérité pour rendre à ces événements la marque d'une réalité, somme toute assez simple..." Ainsi, l'épaisseur du mystère sera vidée de sa teneur et de sa saveur, si une ombre plane sur le récit, c'est forcément pour que la lumière soit faite (par Arsène Lupin évidemment). Mais j'anticipe. Je n'en suis pas là pour le moment et je poursuis ma lecture sans trop me poser de questions. En fait, je me laisse agréablement bercer par le roman. J'accepte tout. La lecture est alors le temps où est suspendue l'incrédulité et lors de laquelle on croit aux naissances fabuleuses, aux drames familiaux extraordinaires, aux coïncidences troublantes, aux retrouvailles par-delà les années... Tout cela se passe pour une bonne partie en Bretagne, et l'ensemble ne manque pas de charme, lequel naît de la géographie des lieux mais aussi de l'anormal, de l'illogique et du miraculeux susmentionnés qui ne sont jamais plus extraordinaires que tant que la lumière n'a pas été faite. L'explication est toujours décevante. L'auteur tente d'ailleurs une aveu tardif : "N'espérez rien de sensationnel [...] Un mystère ne vaut que par les ténèbres dont il est enveloppé, et, comme nous avons d'abord dissipé les ténèbres, il ne reste plus que le fait lui-même dans sa réalité toute nue." (p. 275).

À ce stade de la lecture, disais-je, le roman est passionnant car le suspense est à son comble lorsque l'héroïne se voit obligée de rester seule sur l'île en proie à de mystérieux ennemis... Évidemment l'île est aussi creuse que l'aiguille du roman et, dans le granit, tout un entrelacs de cellules, de chemins occasionne d'étonnantes rencontres. Au cours de l'une d'elles, Véronique fait connaissance de Stéphane. Lui aussi s'interroge sur ces fameux ennemis : "Quels ennemis ? dit-il. Moi aussi, et malgré vos explications, je pose la même question que vous m'adressiez. J'ai l'impression que nous sommes jetés dans un grand drame qui se joue depuis des années, depuis des siècles, et auquel nous ne sommes mêlés qu'à l'heure du dénouement, à l'heure où se produit le cataclysme formidable qu'ont préparé des générations d'hommes. Je me trompe peut-être. Peut-être ne s'agit-il que d'une série incohérente d'événements sinistres et de coïncidences absurdes au milieu desquels nous sommes ballottés, sans qu'il nous soit possible d'invoquer d'autre raison que la fantaisie du hasard" (p. 116).

Je suis persuadé qu'on a chez Maurice Leblanc la genèse du Pendule de Foucault d'Umberto Eco. On retrouve d'ailleurs l'idée d'un texte ancien mal lu et dont la mauvaise interprétation engendre des catastrophes. C'est le cas dans le roman d'Umberto Eco, c'est le cas du Protocole des sages de Sion en dépit de différences importantes, c'est aussi le cas du roman de Maurice Leblanc : "Or, quatre siècles plus tard, la page prophétique tomba entre les mains d'un Superboche, maniaque du crime, vaniteux et fou. Qu'y voit-il, le Superboche ? Une fantaisie amusante et puérile ? Une boutade insignifiante ? Pas du tout. Il y voit un document du plus haut intérêt, un de ces documents comme en peuvent étudier les plus superboches de ses compatriotes, avec cette différence que ce document-là est d'origine merveilleuse. C'est l'Ancien et le Nouveau testament, le Livre Saint, qui explique et qui commente la loi de Sarek ! C'est l'Évangile même de la Pierre-Dieu. Et cet évangile le désigne, lui Vorski, lui, le Superboche, comme le Messie chargé d'accomplir les décrets providentiels"(p. 248)

Bref, le roman est donc passionnant. Le suspense est à son comble dans une déclinaison (de trente années postérieures) du roman d’Agathe Christie Dix Petits nègres puisqu'il s'agit encore de se demander qui tue sur cette île : "L'ennemi invisible et présent pesait sur eux de tout son poids formidable. Il était partout, maître de l'île, maître des demeures souterraines, maître des landes et des bois, maître de la mer environnante, maître des dolmens et des cercueils" (p. 125).

Puis arrive Arsène Lupin.

Arsène Lupin est le personnage par lequel l'auteur saccage son ouvrage. Arsène Lupin ou l'anti-suspense. Le lecteur n'est pas convié à découvrir une histoire, être surpris par un dénouement qui comme dans les Dix petits nègres nous laisserait pantois, le lecteur est convié à assister à l'inéluctable victoire de Lupin empruntant le pseudonyme de Don Luis : "Entre Don Luis et Vorski, la bataille se terminait sans que l'issue en eût été douteuse un seul instant. Depuis la première minute, l'un des deux adversaires avait tellement dominé l'autre, que celui-ci malgré toute son audace et son entraînement de criminel, n'avait plus été qu'un pantin désarticulé, grotesque et absurde" (p. 262).

Le pire n'est pas l'arrivée tardive du héros alors que tout semble perdu. Le pire est la mise en scène du héros dont la bouffonnerie n'a même pas le comique promis par la quatrième de couverture. Le pire est l'intarissable récit de je ne sais combien de pages au cours duquel il jette ses lumières sur l'ensemble de l'histoire. Il le fait avec son exaspérante et surannée gouaille habituelle ("Non, mais rappelle-toi la gueule que tu as faite !", p. 259, "Ca y est? Tu bavardes?", p. 260) et ridicule (le méchant est sommé de chanter "Maman, les p'tits bateaux qui vont sur l'eau... " comme signal de reddition).

Soit le roman est démodé (on ne peut même pas se demander si l'art se démode...), soit le livre s'adresse à de jeunes lecteurs, ce dont je ne suis pas sûr. En fin de compte, vous pouvez passer votre chemin.

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