Montaigne et La Boétie se rencontrent comme magistrats à Bordeaux vers 1557-1558. Leur lien devient un modèle d'amitié parfaite, à la fois affective, intellectuelle et morale.
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Montaigne et La Boétie, « parce que c'était lui, parce que c'était moi » - France Culture, Les Chemins de la philosophie, 18 mars 2019.
L'essentiel
Idée centrale : l'amitié entre Montaigne et La Boétie n'est pas un simple épisode biographique. Selon Alain Legros, elle devient le moteur d'une oeuvre : la mort de La Boétie laisse à Montaigne une place vide à penser, et les Essais peuvent se lire comme une réponse à cette absence.
La Boétie meurt en 1563. L'émission défend l'idée que Montaigne écrit aussi pour donner une place à l'ami disparu et transformer le deuil en oeuvre.
« Parce que c'était lui, parce que c'était moi » n'est pas une phrase spontanée : Alain Legros montre qu'elle est réécrite, corrigée, équilibrée.
Les deux hommes partagent un idéal antique d'amitié vertueuse dans un XVIe siècle déchiré par les guerres de religion.
Le problème philosophique
L'émission interroge un paradoxe : comment une relation intime peut-elle devenir une forme philosophique ? L'amitié de Montaigne et La Boétie est vécue comme un lien unique, mais elle ne nous est connue que par des textes, en particulier ceux de Montaigne. La question devient donc : Montaigne raconte-t-il seulement une amitié, ou devient-il l'auteur de cette amitié ?
La mort de La Boétie donne au problème sa profondeur. Dans la lettre à son père, Montaigne rapporte les dernières paroles de son ami, qui lui demande une « place ». Montaigne ne comprend pas vraiment ce que La Boétie réclame. Toute l'écriture ultérieure peut alors être lue comme une tentative de répondre à cette demande : donner une place au mort, non dans un tombeau réel, mais dans une oeuvre.
Alain Legros insiste enfin sur la dimension temporelle du deuil. Les Essais ne naissent pas immédiatement de la douleur. Ils seraient une réaction différée, une manière de revenir sur une tristesse d'abord muette, une « morne, muette et sourde stupidité » que l'écriture finit par travailler.
Notions à retenir
Chez Montaigne, elle dépasse les simples relations utiles ou familières : les âmes « se mêlent et se confondent » jusqu'à effacer la couture qui les joint.
Alain Legros accepte l'expression : l'amitié des deux hommes a l'intensité d'une histoire d'amour, sans qu'il faille la réduire à une question sexuelle.
Les Essais devaient faire place à un texte de La Boétie, puis à ses sonnets. Comme ces pièces sont absentes ou déplacées, l'oeuvre devient un tombeau vide, un cénotaphe.
La bibliothèque de Montaigne est dédiée à La Boétie : elle conserve des livres hérités de lui et une inscription à sa mémoire, aujourd'hui disparue.
Les deux amis sont aussi des collègues, des confrères magistrats. Leur amitié est donc inscrite dans une communauté de travail, de lecture et d'idéal civique.
Après La Boétie, Montaigne cherche peut-être un autre ami dans le lecteur. Les Essais deviennent une adresse singulière : chaque lecteur peut être l'ami de Montaigne.
Références et auteurs
Voici les références importantes de l'émission, avec leur rôle dans la réflexion sur l'amitié, le deuil et l'écriture des Essais.
| Auteur / référence | Ce qui est dit dans l'émission | Comment l'utiliser |
|---|---|---|
| Montaigne | Il rencontre La Boétie à Bordeaux, le perd en 1563, puis écrit les Essais. L'émission soutient que cette oeuvre naît en grande partie de l'amitié perdue et de la nécessité de donner une place au disparu. | Montrer que l'écriture de soi chez Montaigne n'est pas narcissique : elle naît d'un dialogue interrompu avec l'ami. |
| Étienne de La Boétie | Poète, magistrat, auteur du Discours de la servitude volontaire, il est présenté comme le « grand ami » de Montaigne, mais aussi comme son mentor moral et intellectuel. | Relier le thème politique du Discours à une réflexion sur l'amitié civique et les modèles antiques. |
| Alain Legros | Invité de l'émission, spécialiste de Montaigne, il défend l'idée que sans la mort de La Boétie, Montaigne n'aurait peut-être pas écrit les Essais. | S'appuyer sur un commentaire critique pour expliquer le lien entre deuil, mémoire et création littéraire. |
| Catulle et Horace | Le début de l'émission fait entendre une déploration antique sur la mort de l'ami, inspirée de vers latins cités par Montaigne. | Inscrire Montaigne dans une tradition antique de l'élégie, du deuil et de l'amitié masculine. |
| Aristote | Il est évoqué comme modèle philosophique de l'amitié vertueuse, notamment dans l'Éthique à Nicomaque. | Expliquer que l'amitié parfaite suppose la vertu, la réciprocité et une forme d'égalité morale. |
| Cicéron | Il appartient, avec Aristote, aux grands modèles antiques de l'amitié. L'émission renvoie notamment au traité De amicitia. | Montrer que Montaigne et La Boétie réactivent une conception humaniste et antique de l'amitié. |
| Socrate | Montaigne compare La Boétie à Socrate à propos du contraste entre une grande beauté d'âme et une apparence physique jugée laide. | Analyser l'opposition entre apparence et intériorité, ou le refus d'un idéal simple du « beau et bon ». |
| Rabelais | Alain Legros rappelle que le motif de Socrate laid à l'extérieur mais précieux à l'intérieur est aussi un topos chez Rabelais. | Relier Montaigne à la culture humaniste de la Renaissance et à ses images héritées de l'Antiquité. |
| Marie de Gournay | Elle lit Montaigne avant de le rencontrer et l'admire. L'émission s'en sert pour montrer que l'amitié peut passer par le livre. | Développer l'idée d'une amitié littéraire entre un auteur et son lecteur. |
| Xénophon | Il est mentionné par le titre d'une édition de textes de La Boétie publiée par Montaigne, La Mesnagerie de Xénophon. | Montrer que Montaigne est d'abord traducteur et éditeur avant de devenir l'auteur des Essais. |
| Joseph Schiano di Lombo | Son dessin accompagne la page Radio France de l'émission. | Référence secondaire, utile surtout pour situer l'iconographie de l'épisode. |
Citations utiles
Les citations de Montaigne sont prioritaires pour une copie ou un oral. Les formules d'Alain Legros permettent de commenter l'enjeu de l'émission sans les attribuer directement à Montaigne.
Montaigne : définir l'amitié parfaite
« Ce que nous appelons ordinairement ami et amitié, ce ne sont qu'accointance et familiarité. » Montaigne, Essais, I, 28, cité dans l'émission
« Nos âmes se mêlent et se confondent l'une en l'autre. » Montaigne, Essais, I, 28, cité dans l'émission
« Parce que c'était lui, parce que c'était moi. » Montaigne, formule retravaillée dans les Essais
« Je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. » Montaigne, Essais, I, 28, cité dans l'émission
« Nous nous cherchions avant que de nous être vus. » Montaigne, Essais, I, 28, cité dans l'émission
Montaigne : dire la perte
« Ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. » Montaigne, à propos de sa vie après La Boétie
« Je ne fais que traîner, languissant. » Montaigne, Essais, I, 28, cité dans l'émission
« Nous étions à moitié de tout. » Montaigne, Essais, I, 28, cité dans l'émission
« Il me semble n'être plus qu'à demi. » Montaigne, Essais, I, 28, cité dans l'émission
« Cette morne, muette et sourde stupidité qui nous transit lorsque les accidents nous accablent. » Montaigne, De la tristesse, cité par Alain Legros
La dernière demande de La Boétie
« Mon frère, mon frère, me refusez-vous donc une place ? » La Boétie mourant, rapporté par Montaigne dans la lettre à son père
« J'en ai, mais ce n'est pas celui qu'il me faut. » La Boétie mourant, rapporté par Montaigne
« Je n'ai plus d'être. » La Boétie mourant, rapporté par Montaigne
« Il y a trois jours que j'ahane pour partir. » La Boétie mourant, rapporté par Montaigne
La Boétie : chanter l'amitié
« Un amour d'un peu plus d'un an nous unit, sans rien envier pourtant à l'amour le plus fort. » La Boétie, poème à Montaigne, cité dans l'émission
« Les âmes ont les mêmes propriétés. Aucune circonstance ne peut dénouer leur union. » La Boétie, poème à Montaigne, cité dans l'émission
« À toi, Montaigne, au milieu de tous les hasards, la souveraine nature [...] m'unit. » La Boétie, poème à Montaigne, cité dans l'émission
Formules critiques d'Alain Legros
« Ce qui devait être un tombeau est devenu un cénotaphe. » Alain Legros, dans l'émission
« Tout ce que tu as de La Boétie, c'est par moi. » Formule par laquelle Alain Legros résume la position de Montaigne éditeur
« Les Essais [...] comme un service d'amitié. » Alain Legros, dans l'émission
« Il a digéré La Boétie. » Alain Legros, à propos du travail d'écriture de Montaigne
Plan de l'émission
Méthode pour le bac
Pour expliquer un extrait des Essais
- Partir de la distinction entre amitié ordinaire et amitié parfaite : Montaigne oppose les relations utiles à une union presque inexplicable.
- Montrer que la formule célèbre repose sur un paradoxe : elle explique l'amitié en déclarant qu'elle est inexplicable.
- Être attentif au lexique du mélange, de la fusion et de la moitié : Montaigne pense l'ami comme une part de soi.
- Ne pas oublier le contexte du deuil : la célébration de l'amitié est aussi l'écriture d'une perte.
Pour une dissertation
- Amitié et connaissance de soi : Montaigne se comprend à travers l'autre ; l'autoportrait naît d'un dialogue avec l'ami absent.
- Amitié et écriture : les Essais donnent une forme littéraire à une relation devenue impossible dans la vie.
- Amitié et vertu : l'idéal antique rappelle que l'amitié n'est pas seulement affection, mais exigence morale.
- Amitié et lecteur : après La Boétie, le livre peut devenir le lieu d'une nouvelle rencontre.
Questions possibles
- Pourquoi l'amitié entre Montaigne et La Boétie est-elle présentée comme exceptionnelle ?
- En quoi la mort de La Boétie peut-elle expliquer la naissance des Essais ?
- Que signifie la demande de « place » formulée par La Boétie mourant ?
- Pourquoi la formule « parce que c'était lui, parce que c'était moi » est-elle à la fois célèbre et difficile à expliquer ?
- L'amitié parfaite suppose-t-elle l'égalité ?
- Peut-on être l'ami d'un auteur en le lisant ?