Peau d'Âne

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À Madame la marquise de L***

Il est des gens de qui l’esprit guindé (1),
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n’approuve et n’estime
Que le pompeux (2) et le sublime ;
Pour moi, j’ose poser en fait
Qu’en de certains moments l’esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu’aux Marionnettes ;
Et qu’il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Ne valent pas d’agréables sornettes.
Pourquoi faut-il s’émerveiller
Que la Raison la mieux sensée,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d’Ogre et de Fée
Ingénieusement (3) bercée,
Prenne plaisir à sommeiller ?

Sans craindre donc qu’on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,
Vous conter tout au long l’histoire de Peau d’Âne.

Il était une fois un Roi,
Le plus grand qui fût sur la Terre,
Aimable en Paix, terrible en Guerre,
Seul enfin comparable à soi :
Ses voisins le craignaient, ses États étaient calmes,
Et l’on voyait de toutes parts
Fleurir, à l’ombre de ses palmes (4),
Et les Vertus et les beaux Arts (5).
Son aimable Moitié, sa Compagne fidèle,
Était si charmante et si belle,
Avait l’esprit si commode (6) et si doux
Qu’il était encor avec elle
Moins heureux Roi qu’heureux époux.
De leur tendre et chaste Hyménée (7)
Pleine de douceur et d’agrément (8),
Avec tant de vertus une fille était née
Qu’ils se consolaient aisément
De n’avoir pas de plus ample lignée (9).

Dans son vaste et riche Palais
Ce n’était que magnificence ;
Partout y fourmillait une vive abondance
De Courtisans et de Valets ;
Il avait dans son Écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons ;
Couverts de beaux caparaçons (10)
Roides (11) d’or et de broderie ;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
C’est qu’au lieu le plus apparent,
Un maître Âne étalait ses deux grandes oreilles.
Cette injustice vous surprend,
Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles,
Vous ne trouverez pas que l’honneur fût trop grand.
Tel et si net (12) le forma la Nature
Qu’il ne faisait jamais d’ordure,
Mais bien beaux Écus au soleil (13)
Et Louis de toute manière,
Qu’on allait recueillir sur la blonde litière
Tous les matins à son réveil.

Or le Ciel qui parfois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce (14),
Ainsi que la pluie au beau temps,
Permit qu’une âpre (15) maladie
Tout à coup de la Reine attaquât les beaux jours.
Partout on cherche du secours ;
Mais ni la Faculté qui le Grec étudie,
Ni les Charlatans ayant cours (16),
Ne purent tous ensemble arrêter l’incendie
Que la fièvre allumait en s’augmentant toujours.

Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes

Arrivée à sa dernière heure
Elle dit au Roi son Époux :
« Trouvez bon qu’avant que je meure
J’exige une chose de vous ;
C’est que s’il vous prenait envie
De vous remarier quand je n’y serai plus…
— Ah! dit le Roi, ces soins (17) sont superflus (18),
Je n’y songerai de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.
— Je le crois bien, reprit la Reine,
Si j’en prends à témoin votre amour véhément (19) ;
Mais pour m’en rendre plus certaine,
Je veux avoir votre serment,
Adouci toutefois par ce tempérament (20)
Que si vous rencontrez une femme plus belle,
Mieux faite et plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle. »
Sa confiance en ses attraits (21)
Lui faisait regarder une telle promesse
Comme un serment, surpris avec adresse,
De ne se marier jamais.
Le Prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
Tout ce que la Reine voulut ;
La Reine entre ses bras mourut,
Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes.
À l’ouïr (22) sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu’il pleurait ses défuntes (23) Amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d’affaire.

On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut procéder à faire un nouveau choix ;
Mais ce n’était pas chose aisée,
Il fallait garder son serment
Et que la nouvelle Épousée
Eût plus d’attraits et d’agrément
Que celle qu’on venait de mettre au monument (24).

Ni la Cour en beautés fertile (25),
Ni la Campagne, ni la Ville,
Ni les Royaumes d’alentour
Dont on alla faire le tour,
N’en purent fournir une telle ;
L’Infante (26) seule était plus belle
Et possédait certains tendres appas (27)
Que la défunte n’avait pas.
Le Roi le remarqua lui-même
Et brûlant d’un amour extrême,
Alla follement s’aviser
Que par cette raison il devait l’épouser.
Il trouva même un Casuiste (28)
Qui jugea que le cas se pouvait proposer.
Mais la jeune Princesse triste
D’ouïr parler d’un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour.

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Notes :

1 - Guindé : qui manque de naturel, qui prend des airs de supériorité.
2 - Pompeux : le mot a, ici, le sens de magnifique, somptueux.
3 - Ingénieusement : habilement, astucieusement.
4 - Les palmes sont le symbole de la victoire.
5 - Le portrait du roi évoque Louis XIV.
6 - l’esprit si commode : un caractère facile, doux.
7 - Hyménée : mariage.
8 - Agrément : plaisir, charme (voir plus bas).
9 - De n’avoir pas de plus ample lignée : de ne pas avoir davantage d’enfants.
10 - Caparaçon : harnais ou armure d’ornement dont on équipait les chevaux.
11 - « Roide » s’écrit aujourd’hui « raide ».
12 - Furetière, dans son dictionnaire, explique que « tel et si net » signifie « Qui n’est point souillé d’aucune ordure, crotte, immondice ni saleté ».
13 - Écus au soleil : écu (pièce de monnaie) où il y avait un petit soleil à huit rayons.
14 - Disgrâce : événement malheureux.
15 - Âpre : dur, pénible.
16 - Ayant cours : à la mode.
17 - Ces soins : ces soucis.
18 - Superflus : inutiles.
19 - Véhément : qui a une grande force.
20 - Tempérament : adoucissement (procuré par la promesse du roi).
21 - Attraits : qualités de celui ou celle qui charme, séduit.
22 - Ouïr : entendre.
23 - Défuntes : mortes.
24 - Mettre au monument : mettre au tombeau.
25 - « la Cour en beautés fertile » : la cour du roi fournit beaucoup de beautés.
26 - L’Infante : titre donné aux enfants puînés des rois d’Espagne et de Portugal.
27 - Appas : les appâts (ou les appas) désignent les charmes d’une chose ou d’une personne.
28 - Casuiste : spécialiste religieux qui cherche à résoudre les problèmes de moral, les cas de conscience.

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