Le roman gothique (extrait 3)

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Extrait 3

Ambrosio, un moine, est amoureux de la belle Antonia. Prêt à tout pour posséder celle qu’il aime, il accepte l’aide de Mathilde qui s’apprête à convoquer le diable.

- Venez ! dit-elle, et elle lui prit la main ; suivez-moi, et soyez témoin des effets de votre résolution.
À ces mots, elle l’entraîna précipitamment. Ils passèrent dans le lieu de sépulture sans être vus, ouvrirent la porte du sépulcre, et se trouvèrent à l’entrée de l’escalier souterrain. Jusqu’alors la clarté de la lune avait guidé leurs pas, mais à présent cette ressource leur manquait. Mathilde avait négligé de se pourvoir d’une lampe. Sans cesser de tenir la main d’Ambrosio, elle descendit les degrés de marbre ; mais l’obscurité les obligeait de marcher avec lenteur et précaution.
- Vous tremblez ! dit Mathilde à son compagnon ; ne craignez rien, nous sommes prêts du but.
Ils atteignirent le bas de l’escalier, et continuèrent d’avancer à tâtons le long des murs. À un détour, ils aperçurent tout à coup dans le lointain une pâle lumière, vers laquelle ils dirigèrent leurs pas : c’était celle d’une petite lampe sépulcrale qui brûlait incessamment devant la statue de Sainte-Claire ; elle jetait une sombre et lugubre lueur sur les colonnes massives qui supportaient la voûte, mais elle était trop faible pour dissiper les épaisses ténèbres où les caveaux étaient ensevelis.
Mathilde prit la lampe.
- Attendez-moi ! dit-elle au prieur ; je reviens dans un instant.
À ces mots, elle s’enfonça dans un des passages qui s’étendaient dans différentes directions et formaient une sorte de labyrinthe. Ambrosio resta seul. L’obscurité la plus profonde l’entourait, et encourageait les doutes qui commençaient à renaître dans son sein. Il avait été entraîné par un moment de délire. La honte de trahir ces terreurs en présence de Mathilde l’avait poussé à les combattre ; mais à présent qu’il était abandonné à lui-même, elles reprenaient leur premier ascendant. Il tremblait à l’idée de la scène dont il allait être le témoin [...]
Telles étaient ses méditations en attendant Mathilde. Elles furent interrompues par un sourd murmure, qui ne paraissait pas venir de loin. Il tressaillit. Il écouta. Quelques minutes passèrent en silence, après quoi le murmure recommença : c’était comme le gémissement d’une personne souffrante. Dans toute autre position, cette circonstance n’aurait fait qu’exciter son attention et sa curiosité ; en ce moment, sa sensation dominante fut la terreur : son imagination, entièrement préoccupée des idées de sorcellerie et d’esprits, se figura que quelque âme en peine rôdait près de lui ; ou bien que Mathilde avait été victime de sa présomption, et périssait sous les griffes cruelles des démons. [...]
En ce moment une idée qui lui traversa l’esprit le pétrifia presque d’horreur ; il frémit, et eut peur de lui-même.
- Serait-ce possible ! soupira-t-il involontairement ; serait-ce bien possible ! oh ! quel monstre je suis !
Il résolut d’éclaircir ses doutes, et de réparer sa faute, s’il n’était pas déjà trop tard. Mais ses sentiments généreux et compatissants furent bientôt mis en fuite par le retour de Mathilde. Il oublia l’infortunée qui gémissait, et ne se souvint que du danger et de l’embarras de sa propre situation. La lumière de la lampe qui revenait dora les murs, et en peu d’instants Mathilde fut près de lui. [...]
- Suivez-moi ! dit-elle au moine d’une voix lente et solennelle ; tout est prêt !
Il sentit ses membres trembler en lui obéissant. Elle le guida à travers divers étroits passages ; et de chaque côté, comme ils avançaient, la clarté de la lampe ne montrait que les objets les plus révoltants : des crânes, des ossements, des tombes et des statues dont les yeux semblaient à leur approche flamboyer d’horreur et de surprise. Enfin ils parvinrent à un vaste souterrain dont l’œil cherchait vainement à discerner la hauteur : une profonde obscurité planait sur l’espace ; des vapeurs humides glacèrent le cœur du moine, et il écouta tristement le vent qui hurlait sous les voûtes solitaires. Ici Mathilde s’arrêta ; elle se tourna vers Ambrosio, dont les joues et les lèvres étaient pâles de frayeur. D’un regard de mépris et de colère, elle lui reprocha sa pusillanimité ; mais elle ne parla pas. Elle posa la lampe à terre près du panier ; elle fit signe à Ambrosio de garder le silence, et commença les rites mystérieux. Elle traça un cercle autour de lui, et un autre autour d’elle ; puis prenant une petite fiole dans le panier, elle en répandit quelques gouttes sur la terre devant elle ; elle se courba sur la place, marmotta quelques phrases inintelligibles ; et immédiatement il s’éleva du sol une flamme pâle et sulfureuse, qui s’accrut par degré, et finit par étendre ses flots sur toute la surface, à l’exception des cercles où se tenaient Mathilde et le moine ; ensuite la flamme gagna les énormes colonnes de pierre brute, glissa le long de la voûte et changea le souterrain en une immense salle toute couverte d’un feu bleuâtre et tremblant : il ne donnait aucune chaleur ; au contraire, le froid extrême du lieu semblait augmenter à chaque instant. Mathilde continua ses incantations. Par intervalles, elle tirait du panier divers objets, dont la nature et le nom, pour la plupart, étaient inconnus au prieur ; mais dans le peu qu’il en distingua, il remarqua particulièrement trois doigts humains et un agnus dei qu’elle mit en pièces. Elle les jeta dans les flammes qui brûlaient devant elle et ils furent consumés aussitôt.
Le moine la regardait avec anxiété. Tout à coup elle poussa un cri long et perçant ; elle fut saisie d’un accès de délire ; elle s’arracha les cheveux, se frappa le sein, fit les gestes les plus frénétiques, et, tirant le poignard de sa ceinture, elle se le plongea dans le bras gauche : le sang jaillit en abondance ; et elle se tint sur le bord du cercle, prenant soin qu’il tombât en dehors. Les flammes se retiraient de l’endroit où le sang coulait. Une masse de nuages sombres s’éleva lentement de la terre ensanglantée, et monta graduellement jusqu’à ce qu’elle atteignît la voûte de la caverne ; l’écho résonna effroyablement dans les passages souterrains, et la terre trembla sous les pieds de l’enchanteresse.
Ce fut alors qu’Ambrosio se repentit de sa témérité. L’étrangeté solennelle du charme l’avait préparé à quelque chose de bizarre et d’horrible : il attendit avec effroi l’apparition de l’esprit dont la venue était annoncée par la foudre et le tremblement de terre ; il regarda d’un œil égaré autour de lui, persuadé que la vue de cette vision redoutable allait le rendre fou ; un frisson glaçait son corps, et il tomba sur un genou, hors d’état de se soutenir.
- Il vient ! s’écria Mathilde avec un accent joyeux.
Ambrosio tressaillit, et attendit le démon avec terreur. Quelle fut sa surprise quand, le tonnerre cessant de gronder, une musique mélodieuse se répandit dans l’air ! Au même instant le nuage disparut, et Ambrosio vit un être plus beau que n’en créa jamais le pinceau de l’imagination. C’était un jeune homme de dix-huit ans à peine, d’une perfection incomparable de taille et de visage ; il était entièrement nu ; une étoile étincelait à son front ; ses épaules déployaient deux ailes rouges, et sa chevelure soyeuse était retenue par un bandeau de feux de plusieurs couleurs, qui se jouaient à l’entour de sa tête, formaient diverses figures, et brillaient d’un éclat bien supérieur à celui des pierres précieuses ; des bracelets de diamants entouraient ses poignets et ses chevilles, et il tenait dans sa main droite une branche de myrte en argent ; son corps jetait une splendeur éblouissante ; il était environné de nuages, couleur de rose, et au moment où il parut, une brise rafraîchissante répandit des parfums dans la caverne. Enchanté d’une vision si contraire à son attente, Ambrosio contempla l’esprit avec délice et étonnement ; mais toute son admiration ne l’empêcha pas de remarquer dans les yeux du démon une expression farouche, et sur ses traits une mélancolie mystérieuse qui trahissaient l’ange déchu et inspiraient une terreur secrète.

Matthew Gregory Lewis, Le Moine

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