« Jeannot et Colin » (deuxième partie)

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Le père et la mère donnèrent d'abord un gouverneur (1) au jeune marquis : ce gouverneur, qui était un homme du bel air, et qui ne savait rien, ne put rien enseigner à son pupille. Monsieur voulait que son fils apprît le latin, madame ne le voulait pas. Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célèbre alors par des ouvrages agréables. Il fut prié à dîner. Le maître de la maison commença par lui dire d'abord : « Monsieur, comme vous savez le latin, et que vous êtes un homme de la cour... - Moi, monsieur, du latin ! je n'en sais pas un mot, répondit le bel esprit, et bien m'en a pris ; il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa langue quand on ne partage pas son application entre elle et les langues étrangères. Voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit plus agréable que les hommes ; leurs lettres sont écrites avec cent fois plus de grâce ; elles n'ont sur nous cette supériorité que parce qu'elles ne savent pas le latin.

- Eh bien ! n'avais-je pas raison ? dit madame. Je veux que mon fils soit un homme d'esprit, qu'il réussisse dans le monde ; et vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu. Joue-t-on, s'il vous plaît, la comédie et l'opéra en latin ? Plaide-t-on en latin quand on a un procès ? Fait-on l'amour en latin ? » Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation, et il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à connaître Cicéron, Horace, et Virgile. Mais qu'apprendra-t-il donc ? car encore faut-il qu'il sache quelque chose ; ne pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie ? « A quoi cela lui servira-t-il ? répondit le gouverneur. Quand monsieur le marquis ira dans ses terres les postillons (2) ne sauront-ils pas les chemins ? ils ne l'égareront certainement pas. On n'a pas besoin d'un quart de cercle pour voyager, et on va très commodément de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de savoir sous quelle latitude on se trouve.

- Vous avez raison, répliqua le père ; mais j'ai entendu parler d'une belle science qu'on appelle, je crois, l'astronomie. - Quelle pitié ! repartit le gouverneur ; se conduit-on par les astres dans ce monde ? et faudra-t-il que monsieur le marquis se tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans l'almanach, qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles, l'âge de la lune, et celui de toutes les princesses de l'Europe ? »

Madame fut entièrement de l'avis du gouverneur. Le petit marquis était au comble de la joie ; le père était très indécis. « Que faudra-t-il donc apprendre à mon fils ? disait-il. - A être aimable, répondit l'ami que l'on consultait ; et s'il sait les moyens de plaire, il saura tout : c'est un art qu'il apprendra chez madame sa mère, sans que ni l'un ni l'autre se donnent la moindre peine. »

Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit : « On voit bien, monsieur, que vous êtes l'homme du monde le plus savant ; mon fils vous devra toute son éducation : je m'imagine pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sût un peu d'histoire. - Hélas ! madame, à quoi cela est-il bon ? répondit-il ; il n'y a certainement d'agréable et d'utile que l'histoire du jour. Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux esprits, ne sont que des fables convenues ; et pour les modernes; c'est un chaos qu'on ne peut débrouiller. Qu'importe à monsieur votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs de France, et que son successeur ait été bègue (3) ?

- Rien n'est mieux dit ! s'écria le gouverneur : on étouffe l'esprit des enfants sous un amas de connaissances inutiles ; mais de toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est la plus capable d'étouffer toute espèce de génie, c'est la géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces, des lignes, et des points, qui n'existent pas dans la nature. On fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle et une ligne droite qui le touche, quoique dans la réalité on n'y puisse pas passer un fétu. La géométrie, en vérité, n'est qu'une mauvaise plaisanterie. »

Monsieur et madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur voulait dire ; mais ils furent entièrement de son avis.

« Un seigneur comme monsieur le marquis, continua-t-il, ne doit pas se dessécher le cerveau dans ces vaines études. Si un jour il a besoin d'un géomètre sublime pour lever le plan de ses terres, il les fera arpenter (4) pour son argent. S'il veut débrouiller l'antiquité de sa noblesse, qui remonte aux temps les plus reculés, il enverra chercher un bénédictin (5). Il en est de même de tous les arts. Un jeune seigneur heureusement né n'est ni peintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur ; mais il fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa magnificence. Il vaut sans doute mieux les protéger que de les exercer ; il suffit que monsieur le marquis ait du goût ; c'est aux artistes à travailler pour lui ; et c'est en quoi on a très grande raison de dire que les gens de qualité (j'entends ceux qui sont très riches) savent tout sans avoir rien appris, parce qu'en effet ils savent à la longue juger de toutes les choses qu'ils commandent et qu'ils payent. »

L'aimable ignorant prit alors la parole, et dit : « Vous avez très bien remarqué, madame, que la grande fin de l'homme est de réussir dans la société. De bonne foi, est-ce par les sciences qu'on obtient ce succès ? S'est-on jamais avisé dans la bonne compagnie de parler de géométrie ? Demande-t-on jamais à un honnête homme quel astre se lève aujourd'hui avec le soleil ? S'informe-t-on à souper si Clodion le Chevelu (6) passa le Rhin ? - Non, sans doute, s'écria la marquise de La Jeannotière, que ses charmes avaient initiée quelquefois dans le beau monde ; et monsieur mon fils ne doit point éteindre son génie par l'étude de tous ces fatras (7), mais enfin que lui apprendra-t-on ? Car il est bon qu'un jeune seigneur puisse briller dans l'occasion, comme dit monsieur mon mari. Je me souviens d'avoir ouï dire à un abbé que la plus agréable des sciences était une chose dont j'ai oublié le nom, mais qui commence par un B. - Par un B, madame ? ne serait-ce point la botanique ? - Non, ce n'était point de botanique qu'il me parlait ; elle commençait, vous dis-je, par un B, et finissait par un on. - Ah! j'entends, madame ; c'est le blason : c'est, à la vérité, une science fort profonde ; mais elle n'est plus à la mode depuis qu'on a perdu l'habitude de faire peindre ses armes aux portières de son carrosse ; c'était la chose du monde la plus utile dans un Etat bien policé (8). D'ailleurs, cette étude serait infinie : il n'y a point aujourd'hui de barbier qui n'ait ses armoiries (9) ; et vous savez que tout ce qui devient commun est peu fêté. » Enfin, après avoir examiné le fort et le faible des sciences, il fut décidé que monsieur le marquis apprendrait à danser.

Notes :

1 - Personne chargée de l’éducation d’un ou de plusieurs enfants.
2 - Conducteur d’une voiture des postes.
3 - Louis II, le Bègue, succéda en réalité à Charles le Chauve (877).
4 - Arpenter : mesurer une terre (en arpents).
5 - Un moine bénédictin (religieux de l’ordre de Saint-Benoît), souvent synonyme d’érudit.
6 - Clodion le Chevelu : premier roi de la dynastie des Mérovingiens au début du Ve siècle.
7 - Fatras : ensemble hétéroclite de choses sans valeur, sans intérêt.
8 - Policé : le mot veut dire ici civilisé, raffiné.
9 - Armoiries : ensemble des emblèmes symbolisant une famille (blason, écu, arme...).

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Lecture analytique

1. L’éducation de Jeannot

Les parents de Jeannot invitent un auteur afin de décider si leur enfant doit apprendre ou non le latin. Lors du dîner qui s’ensuit, on parle alors d’éducation, et l’on évoque différents savoirs tels l’histoire, la géométrie, la géographie, l’astronomie ou le blason. En fin de compte, il sera décidé que Jeannot n’apprendra que la danse.
En effet, l’auteur consulté convainc les parents que tous les savoirs susmentionnés sont inutiles.
Quand on cherche à convaincre, on argumente. Argumenter consiste à défendre une idée (une thèse) à l’aide de plusieurs arguments (ce sont des idées sur lesquelles s’appuie la thèse).
Ainsi, au début de l’extrait, l’auteur défend l’idée que le latin est inutile. Il donne plusieurs arguments dont ceux-ci :

- On parle mieux sa langue si on ignore le latin.
- Les femmes écrivent mieux car elles ne savent pas le latin.
- On ne fait pas l’amour en latin.

L’auteur trouve, pour chaque savoir, quantité d’arguments afin de prouver qu’il est inutile d’apprendre quoi que ce soit. Jeannot étant devenu noble, les autres travailleront pour lui. La noblesse est donc oisive, elle n’a rien à faire.

L’aimable ignorant a donc réussi à convaincre les parents de Jeannot que leur enfant ne devait rien apprendre. L’avis de Voltaire perce à travers les différentes façons de désigner l’auteur. C’est un « aimable ignorant », un « gracieux ignorant », un « bel esprit ». Voltaire se moque de cet auteur et des gens qui l’écoutent. En cela, l’extrait relève de la satire et donc de la moquerie recourant souvent au procédé de l’ironie.

2. L’ironie de Voltaire

L’ironie consiste le plus souvent à dire une chose pour en faire comprendre une autre. Il s’agit donc de dire le contraire de ce que l’on pense de façon à se moquer. C’est ce qu’on appelle l’antiphrase : celui qui est ignorant ne peut pas être un bel esprit. Mais l’ironie a recours à d’autres figures de style comme l’oxymore qui consiste à allier deux mots de sens contraire, comme « aimable ignorant ». L’ironie peut être plus discrète, comme dans les citations ci-dessous, mais on comprend bien que Voltaire se moque de ses personnages :

« il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à connaître Cicéron, Horace, et Virgile » (Comme si l’on pouvait perdre son temps à lire les grands écrivains de l’antiquité).

« Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit : « On voit bien, monsieur, que vous êtes l'homme du monde le plus savant ; mon fils vous devra toute son éducation » (Comment un ignorant pourrait-il être le plus savant du monde ? C’est un paradoxe).

« Monsieur et madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur voulait dire ; mais ils furent entièrement de son avis » (Les personnages ne comprennent rien, mais sont d’accord avec leur interlocuteur).

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