Le massacre des prétendants

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Ulysse tirant à travers les anneaux

Ulysse est enfin rentré chez lui.
Plein de méfiance, le roi, déguisé en mendiant, revient dans son royaume occupé par les prétendants. Ceux-ci veulent sa place et épouser sa femme, Pénélope. Celle-ci, lasse de lutter contre ces hommes, leur a imposé un défi : elle l’épousera celui qui tendra l’arc d’Ulysse et traversera d’une seule flèche les douze haches.
Le concours commence. Bien que méprisé des prétendants, le roi mendiant, après que tous ont échoué, prend l’arc.

Le subtil Ulysse examina le grand arc. Il le tendit aussi facilement qu'un homme habile à jouer de la cithare et à chanter tend une nouvelle corde sur une cheville. La corde résonna comme le cri de l'hirondelle. Les prétendants furent saisis de crainte, et changèrent tous de couleur. Zeus tonna fortement, et le patient Ulysse se réjouit que le fils de Chronos lui envoie ce signe. Alors, il saisit une flèche et tira la corde sans quitter son siège. La lourde flèche ne s'écarta point de sa trajectoire, et traversa tous les anneaux des haches.

Se dépouillant de ses haillons, le subtil Ulysse, l'arc dans les mains et le carquois plein de flèches, dit aux prétendants :

«Voici que cette épreuve est accomplie. Maintenant, je vais viser un autre but. Qu'Apollon me donne la gloire de l'atteindre !»

Il parla ainsi, et il décocha une flèche sur Antinoos. Celui-ci allait soulever une belle coupe d'or pour boire du vin, et la mort n'était point présente à son esprit. Mais Ulysse le frappa de sa flèche à la gorge, et la pointe traversa le cou délicat. Antinoos tomba à la renverse. La coupe s'échappa de sa main inerte ; un jet de sang sortit de sa narine. Il repoussa des pieds la table, et le pain et la chair rôtie souillés de sang roulèrent s’éparpillèrent sur le sol. Les prétendants frémirent quand ils virent Antinoos tomber. Se levant en tumulte de leurs sièges, ils regardaient de tous côtés, cherchant à saisir des boucliers et des lances, et ils crièrent à Ulysse ces paroles furieuses :

« Étranger, tu envoies tes flèches contre des hommes ! Tu ne tenteras pas d'autres épreuves, car ton destin terrible va s'accomplir. Tu viens de tuer le plus illustre des jeunes hommes d'Ithaque ! »

Ils parlaient ainsi, croyant qu'il l’avait tué involontairement, et les insensés ne devinaient pas que la mort étaient sur leurs têtes. Les regardant d'un œil sombre, le subtil Ulysse leur dit :

« Chiens ! vous ne pensiez pas que je reviendrais jamais dans ma demeure. Vous pilliez ma maison, et vous couchiez de force avec mes servantes, et vous recherchiez ma femme, ne redoutant ni les dieux ni la vengeance des hommes ! Maintenant, la mort va vous saisir tous ! »

Il parla ainsi, et la terreur les prit. Chacun regardait de tous côtés, cherchant par où il fuirait leur noire destinée. Seul, Eurymaque, lui répondit :

« S'il est vrai que tu sois Ulysse, tu as bien parlé en disant que nous avons commis des injustices. Mais il est mort celui qui a été cause de tout. C'est Antinoos qui a été cause de tout. Il voulait régner sur le peuple d'Ithaque et tendait des embûches à ton fils pour le tuer. Maintenant qu'il a été tué justement, aie pitié de nous. Nous te payerons tout ce que nous avons bu et mangé dans ta demeure. Chacun de nous t'amènera vingt bœufs, de l'airain et de l'or, jusqu'à ce que ton âme soit satisfaite. »

Et, le regardant d'un œil sombre, le prudent Ulysse lui dit :

« Eurymaque, même si vous m'apportiez tous ce que vous possédez, mes mains ne s'abstiendraient pas du carnage avant d'avoir châtié l'insolence de tous les prétendants. Choisissez ou de me combattre ou de fuir, mais je ne pense pas qu'aucun de vous échappe à la mort. »

Il parla ainsi, et leurs genoux à tous fléchirent. Eurymaque, parlant une seconde fois, leur dit :

« Amis, cet homme ne retiendra pas ses mains jusqu'à ce qu'il nous ait tués tous. Tirez vos épées, opposez les tables aux flèches rapides, jetons-nous tous sur lui, et bientôt, cet homme aura tiré sa dernière flèche. »

Ayant ainsi parlé, il tira son épée aiguë à deux tranchants, et se rua sur Ulysse en criant horriblement, mais le divin Ulysse lança une flèche rapide qui s'enfonça dans le foie. L'épée tomba de sa main, et il tournoya près d'une table, dispersant les mets et les coupes pleines. Lui-même se renversa en se tordant et en gémissant, et il frappa du front la terre, repoussant un siège de ses deux pieds.

Alors Amphinomos se rua sur le magnanime Ulysse, mais Télémaque le frappa dans le dos, entre les épaules, et la lance d'airain traversa la poitrine. Le prétendant tomba avec bruit. Télémaque revint rapidement auprès de son cher père, et lui dit ces paroles ailées :

« Ô père, je vais t’apporter un bouclier, deux lances et un casque d'airain. Moi-même, je m'armerai, ainsi que le porcher et le bouvier, car il vaut mieux nous armer. »

Et le prudent Ulysse lui répondit :

« Apporte-les en courant. Tandis que j'aurai des flèches pour combattre, ils ne m'éloigneront pas des portes, bien que je sois seul. »

Il parla ainsi, et Télémaque se hâta de monter dans la chambre haute où étaient les armes illustres. Il saisit quatre boucliers, huit lances et quatre casques épais d'airain, et il revint en les portant, puis il rejoignit promptement son cher père. Lui-même, le premier, il se couvrit d'airain, et, les deux serviteurs s'étant aussi couverts de belles armes, ils entourèrent le sage et subtil Ulysse. Et, tant que celui-ci eut des flèches, il en perça sans relâche les prétendants, qui tombaient amoncelés dans la salle. Mais après que toutes les flèches eurent été lancées, il appuya son arc contre le mur splendide, jeta sur ses épaules un solide bouclier, posa sur sa tête un casque épais à crinière de cheval, et saisit deux fortes lances armées d'airain.

Massacre des prétendantsAthéna, la fille de Zeus, ayant pris l’apparence et la voix de Mentor, approcha. Ulysse, joyeux de le voir, lui dit :

« Mentor, éloigne de nous le danger, et souviens-toi de ton cher compagnon qui t'a comblé de biens, car tu es de mon âge. »

Il parla ainsi et Athéna s'en irrita. Elle adressa à Ulysse ces paroles irritées :

« Ulysse, tu n'as plus la vigueur ni le courage que tu avais quand tu combattais contre les Troyens. Tu as tué de nombreux guerriers, et c'est par tes conseils que la ville de Priam a été prise. Pourquoi, maintenant que tu es revenu dans ta demeure, au milieu de tes richesses, cesses-tu d'être brave en face des prétendants ? Allons, mon cher ! tiens-toi près de moi. Regarde-moi combattre, et vois si, contre tes ennemis, Mentor reconnaît le bien que tu lui as fait. »

Elle parla ainsi, mais elle ne lui donna pas encore la victoire, voulant prouver la force et le courage d'Ulysse et de son illustre fils. Ayant pris la forme d'une hirondelle, elle alla se poser en volant sur une poutre de la salle splendide.

Cependant, les prétendants les plus courageux, ceux qui vivaient encore et qui combattaient pour leur vie, lancèrent leurs piques avec ardeur, mais Athéna les rendit inutiles. L'une frappa le seuil de la salle, l'autre la porte solide, et l'autre le mur. Et, après qu'ils eurent évité les piques des prétendants, le patient et divin Ulysse dit à ses compagnons :

« Amis, c'est à nous maintenant de lancer nos piques dans la foule des prétendants. »

Tous lancèrent leurs piques aiguës, et les prétendants se réfugièrent dans le fond de la salle. Les vainqueurs se ruèrent en avant et arrachèrent leurs piques des cadavres.

Ulysse et Télémaque poursuivants les prétendants de Pénélope

Alors les prétendants lancèrent de nouveau leurs longues piques avec une grande force, mais Athéna les rendit inutiles. Elle agita l'égide au faîte de la salle, et les prétendants furent épouvantés. Ils se dispersèrent dans la salle comme un troupeau de bœufs que tourmente un taon. Ulysse et ses compagnons se ruaient sur les prétendants et les frappaient de tous côtés. Un horrible bruit de gémissements et de coups s'élevait, et la terre ruisselait de sang.

L'aède Phémios se tenait debout près de la porte, tenant en main sa cithare sonore. Il la déposa à terre, et, s'élançant vers Ulysse, il saisit ses genoux et le supplia avec des paroles ailées :

« Prends pitié de moi, Ulysse ! Une grande douleur te saisirait plus tard, si tu tuais un aède qui chante les dieux et les hommes. Je me suis instruit moi-même, et un dieu a mis tous les chants dans mon esprit. Je veux te chanter toi-même comme un dieu. Ne m'égorge pas. Télémaque, ton cher fils, te dira que cela n'a été ni volontairement ni par besoin que je suis venu dans ta demeure pour y chanter après le repas des prétendants. Ils m'y ont amené de force. »

Il parla ainsi, et Télémaque l'entendit. Aussitôt, s'approchant de son père, il lui dit :

« Arrête ! Ne frappe pas un innocent. »

Puis, Ulysse examina toute la salle, afin de voir si quelque prétendant vivait encore, mais il les vit tous étendus dans le sang et dans la poussière, comme des poissons que des pêcheurs ont retirés de la mer profonde dans un filet. Tous sont répandus sur le sable, regrettant les eaux de la mer, et Hélios leur arrache l'âme. Ainsi les prétendants étaient répandus, les uns sur les autres.

Le prudent Ulysse dit à Télémaque :

« Appelle la nourrice Euryclée, afin que je lui dise ce que j'ai dans l'âme. »

Il parla ainsi, et Télémaque obéit à son cher père. Il appela la nourrice Euryclée. Celle-ci ouvrit les portes de la grande demeure, et trouva Ulysse au milieu des cadavres, souillé de sang et de poussière, comme un lion dont la poitrine et les mâchoires sont ensanglantées après avoir mangé un bœuf. Ainsi Ulysse avait les pieds et les mains souillés. Dès qu'Euryclée eut vu ces cadavres et ces flots de sang, elle commença à crier de joie, mais Ulysse la contint et lui dit ces paroles ailées :

« Vieille femme, réjouis-toi dans ton âme, mais ne crie pas. Il n'est point permis d'insulter les morts. C’est la volonté des dieux et leurs injustices qui les ont terrassés. Ils ne respectaient aucun des hommes qui vivent sur la terre. C'est pourquoi ils ont subi une mort honteuse. Mais, allons ! Indique-moi les femmes qui m'ont déshonoré et celles qui sont innocentes. »

La nourrice Euryclée lui répondit :

« Mon enfant, tu as dans tes demeures cinquante servantes auxquelles nous avons appris à travailler, à tisser la laine et à supporter la servitude. Douze d'entre elles ont eu une mauvaise conduite. Elles n’avaient de respect ni pour moi ni pour Pénélope elle-même. »

Le prudent Ulysse lui répondit :

« Ordonne aux femmes de venir ici, et d'abord celles qui ont commis de mauvaises actions. »

Il parla ainsi, et la vieille femme sortit de la salle pour avertir les femmes et les presser de venir. Ulysse, ayant appelé à lui Télémaque, le bouvier et le porcher, leur dit ces paroles ailées :

« Commencez à emporter les cadavres et ordonnez aux femmes de vous aider et de purifier les fauteuils ainsi que les tables avec de l'eau et des éponges. Après que vous aurez tout rangé dans la salle, conduisez les femmes coupables, hors de la demeure, et frappez-les de vos longues épées aiguës jusqu'à ce qu'elles aient toutes rendu l'âme. »

Il parla ainsi, et toutes les femmes arrivèrent en gémissant et en versant des larmes. D'abord, s'aidant les unes les autres, elles emportèrent les cadavres qu'elles déposèrent sous le portique de la cour. Ulysse leur commandait, et les forçait d'obéir. Elles purifièrent les beaux sièges et les tables avec de l'eau et des éponges. Télémaque, le bouvier et le porcher nettoyaient avec des balais le pavé de la salle. Les servantes emportaient les souillures et les déposaient hors des portes. Puis, ayant tout rangé dans la salle, ils conduisirent les servantes, hors de la demeure, dans un lieu étroit d'où on ne pouvait s'enfuir. Alors, Télémaque tendit un câble de façon à ce qu'aucune d'entre elles ne touche des pieds la terre. De même que des grives ou des colombes se prennent dans un filet au milieu des buissons quand elles regagnent leur nid, de même ces femmes avaient le cou serré dans le câble, afin de mourir misérablement. Leurs pieds ne s'agitèrent pas longtemps.

Puis, ils emmenèrent Mélanthios (1), par le portique, dans la cour. Et, là, ils lui coupèrent les narines et les oreilles, puis lui arrachèrent les parties viriles qu'ils jetèrent à manger toutes sanglantes aux chiens. Avec la même fureur, ils lui coupèrent les pieds et les mains. Leur tâche étant accomplie, ils rentrèrent dans la demeure d'Ulysse. Et, alors, celui-ci dit à la chère nourrice Euryclée :

Ulysse de retour dans son palais

« Vieille femme, apporte-moi du soufre qui guérit les maux et apporte aussi du feu, afin que je purifie la maison. Ordonne à Pénélope de venir ici avec ses servantes. »

Et la chère nourrice Euryclée lui répondit :

« Mon enfant, tu as bien parlé, mais je vais t'apporter des vêtements, un manteau et une tunique. Ne reste pas dans ta demeure, tes larges épaules ainsi couvertes de haillons, car ce serait honteux. »

Et le prudent Ulysse lui répondit :

« Apporte d'abord du feu dans cette salle. »

La chère nourrice Euryclée lui obéit. Elle apporta du feu et du soufre, et Ulysse purifia la maison, la salle et la cour.

Adapté des chants XXI et XXII

Notes :

1 - Mélanthios : le chevrier, qui a insulté Ulysse, est au service des prétendants.

Questions

La présence des dieux

1 - Quels sont les dieux qui se manifestent lors de cet épisode ? De quelle façon ?
2 - Quel dieu Ulysse invoque-t-il avant de tuer le premier prétendant ? Quelle est l’arme favorite de ce dieu ? Quelle arme utilise Ulysse ?
3 - À quoi cette arme est-elle comparée ? Pourquoi à votre avis ?
4 - Quelle déesse aide Ulysse sans toutefois lui donner la victoire. Pour quelle raison ?

Le massacre

5 - Relevez au moins cinq passages montrant la violence du combat entre Ulysse et les prétendants.
6 - Qui, en plus des prétendants, est puni ? Pourquoi ? De quelle façon sont-ils punis ?

La purification

7 - À la fin du combat, à quoi Ulysse est-il comparé ? Ne ressemble-t-il pas à un monstre ? Pourquoi ?
8 - Pourquoi, à la fin, Ulysse demande-t-il à Euryclée de ne pas crier sa joie ?
9 - Comment le lieu du massacre est-il nettoyé ?
10 - Le meurtre des prétendants était-il juste ? Expliquez.

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