Les Enfers

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Ulysse et Tirésias
Source : Wikipédia

Ulysse est aux Enfers afin de consulter l’âme du devin Tirésias. Là, dans le royaume d’Hadès, le héros fait de nombreuses rencontres : sa mère tout d’abord puis Agamemnon et Achille, les Achéens qui ont fait la guerre de Troie.

L'âme pleine de tristesse d’Agamemnon arriva. Ayant bu le sang noir (1), il me reconnut aussitôt, et versa des larmes amères. Il tendit les bras pour me saisir, mais la force qui était en lui autrefois n'était plus. Plein de pitié dans mon cœur, je pleurai en le voyant, et lui dis ces paroles ailées :

- Agamemnon, roi des hommes, comment le destin t'a-t-il vaincu ? Poséidon t'a-t-il dompté dans tes nefs en soulevant des vents terribles ? Des hommes ennemis t'ont-ils frappé sur la terre ferme, tandis que tu enlevais leurs bœufs et leurs beaux troupeaux de brebis, ou que tu combattais pour prendre une ville et enlever les femmes ?

 

Je parlai ainsi, et, aussitôt, il me répondit :

 

Clytemnestre- Divin Ulysse, Poséidon ne m'a point dompté sur mes nefs et des hommes ennemis ne m'ont point frappé. C’est Égisthe (2) qui m'a infligé la mort à l'aide de ma femme perfide.
Il m’avait convié à un repas, et m'a tué comme un bœuf à l'étable. J'ai subi ainsi une lamentable mort. Mes compagnons ont été égorgés comme des porcs que l’on tue pour des festins sacrés ou des repas de fête. Tu as déjà vu bien des massacres de guerriers, mais tu aurais gémi dans ton cœur de voir cela : nous gisions parmi les cratères et les tables chargées. Toute la salle était souillée de sang. Et j'entendais la voix de la fille de Priam, Cassandre (3), que la perfide Clytemnestre égorgeait auprès de moi. Et comme j'étais étendu mourant, cette femme aux yeux de chien s'éloigna et ne voulut point fermer mes yeux et ma bouche au moment où je descendais dans la demeure d'Hadès. Rien n'est plus cruel ni plus impie (4) qu'une femme qui a pu méditer de tels crimes. Je péris ainsi, quand je croyais rentrer dans ma demeure, bien accueilli de mes enfants, de mes servantes et de mes esclaves !
C’est pourquoi, maintenant, ne sois jamais trop bon envers ta femme, et ne lui confie point toutes tes pensées, mais n'en dis que quelques-unes et cache-lui-en une partie. Mais pour toi, Ulysse, ta perte ne te viendra point de ta femme, car la sage fille d'Icare, Pénélope, est pleine de prudence et de bonnes pensées dans son esprit. Fais cependant aborder ta nef dans la chère terre de la patrie, non ouvertement, mais en secret, car il ne faut pas se confier dans les femmes.

Nous échangions ainsi de tristes paroles, affligés et répandant des larmes quand l'âme d’Achille survint. Il me dit ces paroles ailées :

 

- Subtil Ulysse, malheureux, comment as-tu pu méditer quelque chose de plus grand que tes autres actions ? Comment as-tu osé venir chez Hadès où habitent les ombres des hommes morts ?

Il parla ainsi, et je lui répondis :

- Ô Achille, fils de Pélée, le plus brave des Achéens, je suis venu consulter du devin Tirésias afin qu'il m'apprenne comment je reviendrai à Ithaque, car je n'ai toujours pas abordé la terre de ma patrie, et j'ai bien souffert. Mais toi, Achille, personne n'a jamais été et ne sera plus heureux que toi. Quand tu vivais, nous t'honorions comme un dieu, et, maintenant, tu règnes sur tous les morts. Tel que te voilà, et bien que mort, ne te plains pas, Achille.

Je parlai ainsi, et il me répondit :

- Ne cherche pas à me consoler de la mort, illustre Ulysse ! J'aimerais mieux être un laboureur, servir un homme pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de commander à tous les morts qui ne sont plus. Mais parle-moi de mon illustre fils. Combat-il au premier rang ou non ? Dis-moi ce que tu as appris de l’irréprochable Pélée.

Il parla ainsi, et je lui répondis :

 

- Je n'ai rien appris de l'irréprochable Pélée, mais je te dirai toute la vérité, comme tu le désires, sur ton cher fils Néoptolème. Toutes les fois que nous combattions autour de la ville des Troyens, jamais il ne restait dans la foule des guerriers, mais il courait en avant, ne le cédant à personne en courage. Il tua beaucoup de guerriers dans le combat terrible, et je ne pourrais les nommer tous, tant il en a tué en défendant les Achéens. Quand nous montâmes dans le cheval qu'avait fait Épéios, les chefs des Achéens versaient des larmes et tremblaient, mais lui, je ne le vis jamais ni pâlir ni trembler ni pleurer. Au contraire, il me suppliait de le laisser sortir du cheval, et il secouait son épée et sa lourde lance d'airain, en méditant la perte des Troyens. Enfin, quand nous eûmes renversé la haute ville de Priam, il monta, avec une illustre part du butin, sur sa nef, sain et sauf, n’ayant jamais été blessé ni de près ni de loin, comme il arrive toujours dans la guerre, quand Arès mêle furieusement les guerriers.

Je parlai ainsi, et l'âme d'Achille aux pieds rapides s'éloigna, marchant fièrement et joyeusement sur la prairie d'asphodèles parce que je lui avais dit que son fils était illustre par son courage.

Mais les autres âmes de ceux qui ne sont plus s'avançaient tristement, et chacune me disait ses douleurs.

Notes :

1 - Ayant bu le sang noir : les morts ne peuvent retrouver le souvenir de leur vie passée, parler qu’après avoir bu le sang d’un sacrifice. Mais, même alors, leur âme est sans force.
2 - Égisthe : En l’absence du roi, Égisthe séduit Clytemnestre et devient son amant. Tous deux tue Agamemnon à son retour de Troie.
3 - Cassandre : Elle est la fille de Priam. Agamemnon en fait sa captive, et la ramène dans son royaume, à Mycènes.
4 - Impie : qui est contraire à la religion, qui ne respecte pas la religion.

D'après la traduction de Leconte de Lisle

Questions

1 - Qui Ulysse rencontre-t-il aux Enfers ? Quel rôle jouaient-ils lors de la guerre de Troie ?
2 - Comment Agamemnon est-il mort ? Qui l’a tué ?
3 - Quel conseil donne-t-il à Ulysse ?
4 - Que désire apprendre Achille ?
5 - Achille est-il heureux, comme le pense Ulysse, de régner sur les morts ? Pourquoi ?

Les Enfers

C’est le royaume souterrain du dieu Hadès et de son épouse Perséphone.

Cerbère, le gardien des Enfers (Gustave Doré)
Source : Wikipédia

À l’époque d’Homère, on pense que les Enfers sont le séjour des morts, tous sans exception. C’est un lieu de ténèbres, sans lumière aucune. Les morts ne se souviennent de rien. Ce sont des fantômes. Pour parler à ces ombres, Ulysse doit leur faire une offrande (du sang, du lait, etc.).

Après la guerre des dieux, les trois frères se sont distribués le monde en jouant aux dés : Hadès a eu le royaume souterrain, Poséidon la mer et Zeus le ciel. La terre est un territoire commun aux trois dieux.

On pense plus tard, comme Hésiode, que les bienheureux vont aux Champs élysées, tandis que les malheureux vont au Tartare. Les malheureux sont les criminels punis. Certains sont même soumis à un châtiment éternel tels Ixion, Prométhée, Tantale, Sisyphe, les Danaïdes, etc.

En revanche, les âmes jugées ni bonnes ni mauvaises se rendent dans l’Érèbe : ce sont les suicidés, les enfants morts en bas âge, les soldats morts au combat, ceux qui sont morts par amour ou encore les hommes condamnés à mort injustement.

Trois juges se chargent de diriger les âmes vers les Champs élysées, le Tartare ou l’Érèbe. Il s’agit de Minos, Radhamanthe et Eaque.

Hermès Psychopompe (Adolf Hirémy-Hirschl)
Source : Wikipédia

Auparavant, le dieu Hermès a pris soin de guider l’âme du défunt vers les Enfers. On l’appelle alors Hermès Psychopompe.

Un lac sombre mène aux Enfers. C’est le lac Averne. Une fois entré, il faut franchir l’un des nombreux fleuves infernaux, le Styx. On monte alors sur une barque dirigée par un dieu terrible, Charon, lequel vous mène aux Enfers dont la porte est gardée par le chien Cerbère aux trois têtes. Avant la traversée, il faut payer le passeur en lui donnant une pièce d’or, que l’on a glissé dans la bouche du défunt lors des funérailles. Cela s’appelle l’obole. Les morts qui n’ont pas eu de sépulture ne peuvent prétendre embarquer. Ils errent alors cent ans.

La barque de Charon (José Benlliure y Gil)
Source : Wikipédia

Il existe de nombreux fleuves encore.

L’Achéron encercle les Enfers. Le Phlégéton est un fleuve de feu infranchissable qui entoure le Tartare et qu’un triple mur renforce. Le Léthé apporte l’oubli des maux terrestres, la guérison, la jeunesse éternelle. Le cours du Cocyte est formé des abondantes larmes versées par les âmes mauvaises en repentir.
Il donc imaginer, quand on pense aux Enfers, à un énorme mugissement des eaux.

Les Grecs croyaient en la réincarnation : l’âme des morts - qui n’avaient pas commis de crimes ou qui s’étaient purifiés par mille ans d’attente - renaissait dans un nouveau corps. C’est pourquoi on trouve, aux Enfers, la sortie des âmes réincarnées.

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