« Dix cadavres et un problème insoluble »

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Lecture des pages 196 à 208

La dernière partie du roman est constituée d’une confession, celle du juge Wargrave (1). Elle est intitulée « Document manuscrit envoyé à Scotland Yard par le patron du chalutier L’EMMA JANE ». Ce document a donc été adressé à la police anglaise. Il constitue la clef de l’énigme, la réponse aux questions que se posent le lecteur, mais aussi la police constatant que dix personnes sur l’île sont mortes…
Cette confession nous explique tout depuis le début : le juge Wargrave y avoue son crime, mais aussi la genèse, la préparation et l’exécution des meurtres.

On y apprend que le juge est doublement malade : atteint dans son corps par une maladie incurable, il est également « atteint » dans son esprit. Il confesse son sadisme (2). Ce goût pour la souffrance se double d’un sens aigu de la justice : il est scandalisé à l’idée qu’un innocent puisse souffrir ou mourir. Naturellement, une telle personnalité a embrassé la carrière de juge.
La maladie et le désir d’agir plutôt que de juger l’amènent à envisager de commettre un meurtre, mais pas n’importe quel meurtre. Le juge Wargrave décide de commettre « un crime fantastique, stupéfiant, hors du commun » (page 198). Il veut créer une énigme policière, soumettre à la sagacité des enquêteurs un problème insoluble. Il envisage alors de punir des individus pour lesquels la justice s’est montrée impuissante, des criminels restés impunis.
Par goût de l’art, il réalisera un crime théâtral où se mêlent passion pour le roman policier, pour le roman en général (pensez à la bouteille jetée à la mer dans laquelle se trouve la confession), pour la musique (pensez à la musique, notamment à la fameuse comptine). Cette prouesse artistique lui donnera pour la dernière fois la sensation intense de vivre.
Enfin, par vanité, il délivre la clef de l’énigme.

Notes :

1 - C’est à ce moment que l’on découvre l’idée du criminel. Celui que l’on croyait mort, et dont le nom est si terrible, est en fait l’exécuteur des hautes œuvres (le bourreau).
2 - Le sadisme consiste à aimer faire souffrir (le mot vient de l’écrivain D.A.F. de Sade) ; le masochisme est, au contraire, le plaisir de souffrir (le mot vient de l’écrivain Sacher-Masoch).


Relecture des pages 31, 34, 37, 43, 47 et 48, 59 et 141

La relecture d’un roman policier est toujours intéressante en ceci que l’on « voit » nombre d’indices pour lesquels on a été, durant la première lecture, aveugle.

Page 31 : Le narrateur feint de nous donner accès aux pensées du juge qui semble un personnage comme les autres. Au reste, il fait de l’humour… noir de mauvais augure (« L’île du Nègre, hein ? se dit-il. En effet, on est dans le noir le plus complet »).

Page 34 : Alors que tout le monde s’étonne au sujet des dix statuettes et de la comptine, le juge fait mine de trouver cela puéril. Dans son for intérieur, il doit certainement beaucoup rire.

Page 37 : Le juge observe tout de « ses yeux pétillants d’intelligence ». Sa « perplexité » est celle du criminel qui s’assure de la bonne exécution de son plan. Tel un joueur d’échec, il calcule « la tête enfoncée dans le cou ».
Page 43 : À nouveau, cette partie de son anatomie est évoquée : il « allongea le cou comme une tortue en colère ». Il « tressaillit » à la remarque de Marston attirant l’attention de tous sur les noms des propriétaires de l’île. Peut-être craint-il que l’on ne découvre sa machination.

Page 47 et 48 : Dans ce passage, non seulement le juge explique la situation avec une clairvoyance suspecte, mais il clame son innocence lorsqu’il évoque la condamnation d’Edward Seton. En un sens, il dit, sans que quiconque ne parvienne à le comprendre, qu’il est innocent, qu’il est donc le seul à ne pas être coupable, et qu’il ne peut être confondu avec les autres meurtriers qu’il a conviés sur cette île.
Enfin, pour la troisième fois, le juge est comparé à un reptile (« Les yeux aux lourdes paupières de reptile »). À la relecture, l’on comprend qu’il symbolise le mal dans cette maison, que c’est par lui que le malheur surviendra.

Page 59 : Cette page nous conforte dans notre hypothèse. Les pensées du juge sont celles sinon d’un odieux « criminel » du moins d’un malade (un psychotique) : « Il lui avait bien réglé son compte, à Seton ! ».

Page 141 : Encore une fois, le juge explique sa façon de faire : « Moi-même, j’ai des somnifères […] Je présume qu’ils seraient fatals si on les administrait à haute dose ». C’est précisément ce qu’il a fait, et il s’offre le luxe de le dire !

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