Rédaction (« La Vénus d'Ille »)

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Le narrateur de cette histoire est l’hôte de M. de Peyrehorade. Ce dernier, vivant dans le village d’Ille, a découvert une antique statue de bronze représentant la déesse Vénus qu’il a fait installer dans son jardin. Enfin, il doit, ce vendredi, marier son fils, Alphonse de Peyrehorade, à Mlle de Puygarig.
Cet extrait, qui a lieu un peu avant le mariage, nous montre le futur marié jouant au jeu de Paume.

Contre l'attente générale, M. Alphonse manqua la première balle ; il est vrai qu'elle vint rasant la terre et lancée avec une force surprenante par un Aragonais qui paraissait être le chef des Espagnols.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, sec et nerveux, haut de six pieds (1), et sa peau olivâtre avait une teinte presque aussi foncée que le bronze de la Vénus.
M. Alphonse jeta sa raquette à terre avec fureur.
« C'est cette maudite bague, s'écria-t-il, qui me serre le doigt, et me fait manquer une balle sûre ! »
II ôta, non sans peine, sa bague de diamants : je m'approchais pour la recevoir ; mais il me prévint (2), cou rut à la Vénus, lui passa la bague au doigt annulaire (3), et reprit son poste à la tête des Illois.
Il était pâle, mais calme et résolu. Dès lors il ne fit plus une seule faute, et les Espagnols furent battus complètement. Ce fut un beau spectacle que l'enthou siasme des spectateurs : les uns poussaient mille cris de joie en jetant leurs bonnets en l'air ; d'autres lui serraient les mains, l'appelant l'honneur du pays. S'il eût repoussé une invasion, je doute qu'il eût reçu des félici tations plus vives et plus sincères. Le chagrin des vain cus ajoutait encore à l'éclat de sa victoire.
« Nous ferons d'autres parties, mon brave, dit-il à l'Aragonais d'un ton de supériorité ; mais je vous ren drai des points (4). »
J'aurais désiré que M. Alphonse fût plus modeste, et je fus presque peiné de l'humiliation de son rival.
Le géant espagnol ressentit profondément cette insulte. Je le vis pâlir sous sa peau basanée. Il regardait d'un air morne sa raquette en serrant les dents ; puis, d'une voix étouffée, il dit tout bas : Me lo pagarâs (5).
La voix de M. de Peyrehorade troubla le triomphe de son fils ; mon hôte, fort étonné de ne point le trouver présidant aux apprêts (6) de la calèche neuve, le fut bien plus encore en le voyant tout en sueur, la raquette à la main. M. Alphonse courut à la maison, se lava la figure et les mains, remit son habit neuf et ses souliers vernis, et cinq minutes après nous étions au grand trot sur la route de Puygarrig. Tous les joueurs de paume de la ville et grand nombre de spectateurs nous suivirent avec des cris de joie. À peine les chevaux vigoureux qui nous traînaient pouvaient-ils maintenir leur avance sur ces intrépides Catalans.
Nous étions à Puygarrig, et le cortège allait se mettre en marche pour la mairie, lorsque M. Alphonse, se frap pant le front, me dit tout bas :
« Quelle brioche (7) ! J'ai oublié la bague ! Elle est au doigt de la Vénus, que le diable puisse emporter ! Ne le dites pas à ma mère au moins. Peut-être qu'elle ne s'apercevra de rien.
Vous pourriez envoyer quelqu'un, lui dis-je.
Bah ! mon domestique est resté à Ille. Ceux-ci, je ne m'y fie guère. Douze cents francs de diamants ! cela pourrait en tenter plus d'un. D'ailleurs que penserait-on ici de ma distraction ? Ils se moqueraient trop de moi. Ils m'appelleraient le mari de la statue... Pourvu qu'on ne me la vole pas ! Heureusement que l'idole fait peur à mes coquins. Ils n'osent l’approcher à longueur de bras. Bah ! ce n'est rien ; j'ai une autre bague. »
Les deux cérémonies civile et religieuse s'accompli rent avec la pompe (8) convenable ; et Mlle de Puygarig reçut l'anneau d'une modiste (9) de Paris, sans se douter que son fiancé lui faisait le sacrifice d'un gage amoureux (10). Puis on se mit à table, où l'on but, mangea, chanta même, le tout fort longuement. Je souffrais pour la mariée de la grosse joie qui éclatait autour d'elle ; pour tant elle faisait meilleure contenance que je ne l'aurais espéré, et son embarras n'était ni de la gaucherie (11) ni de l'affectation (12).
Peut-être le courage vient-il avec les situations diffici les.
Le déjeuner terminé quand il plut à Dieu, il était qua tre heures ; les hommes allèrent se promener dans le parc, qui était magnifique, ou regardèrent danser sur la pelouse du château les paysannes de Puygarig, parées de leurs habits de fête. De la sorte, nous employâmes quelques heures. Cependant les femmes étaient fort empressées autour de la mariée, qui leur faisait admirer sa corbeille (13). Puis elle changea de toilette, et je remar quai qu'elle couvrit ses beaux cheveux d'un bonnet et d'un chapeau à plumes, car les femmes n'ont rien de plus pressé que de prendre, aussitôt qu'elles le peuvent, les parures que l'usage leur défend de porter quand elles sont encore demoiselles. Il était près de huit heures quand on se disposa à partir pour Ille. Mais d'abord eut lieu une scène pathétique. La tante de Mlle de Puygarrig, qui lui servait de mère, femme très âgée et fort dévote (14), ne devait point aller avec nous à la ville. Au départ, elle fit à sa nièce un sermon touchant sur ses devoirs d'épouse, duquel ser mon résulta un torrent de larmes et des embrassements sans fin. M. de Peyrehorade comparait cette séparation à l'enlèvement des Sabines (15). Nous partîmes pourtant, et, pendant la route, chacun s'évertua pour distraire la mariée et la faire rire ; mais ce fut en vain.
À Ille, le souper nous attendait, et quel souper ! Si la grosse joie du matin m'avait choqué, je le fus bien davantage des équivoques (16) et des plaisanteries dont le marié et la mariée surtout furent l'objet. Le marié, qui avait disparu un instant avant de se mettre à table, était pâle et d'un sérieux de glace. Il buvait à chaque instant du vieux vin de Collioure (17) presque aussi fort que de l'eau-de-vie. J'étais à côté de lui et me crus obligé de l'avertir :
« Prenez garde ! on dit que le vin... »
Je ne sais quelle sottise je lui dis pour me mettre à l'unisson des convives.
Il me poussa le genou, et très bas il me dit :
« Quand on se lèvera de table..., que je puisse vous dire deux mots. »
Son ton solennel me surprit. Je le regardai plus attenti vement, et je remarquai l'étrange altération de ses traits (18).
« Vous sentez-vous indisposé ? lui demandai-je.
— Non. »
Et il se remit à boire.

« La Vénus d'Ille » de Prosper Mérimée


Notes :

1 - Un peu plus d’un mètre quatre-vingt.
2 - Devança.
3 - Le doigt où se passe l’anneau.
4 - Je vous accorderai des points d’avance, en raison de ma supériorité, afin d’équilibrer la partie.
5 - « Tu me le paieras », en espagnol.
6 - Préparatifs.
7 - Sottise. Ce mot à la mode à cette époque viendrait d’une tradition observée à l’Opéra de Paris, où, lorsqu’un musicien émettait une fausse note, un couac, il payait une amande qui, versée dans un port commun, servait à la fin du mois à l’achat d’une brioche que se partageait l’orchestre.
8 - Solennité.
9 - Celle qui vend des chapeaux. Dans la société du XIXe siècle, les modistes passaient pour des femmes au cœur tendre.
10 - Alphonse n’a aucun scrupule à offrir à son épouse l’anneau qu’une autre femme lui a donné.
11 - Maladresse.
12 - Manque de naturel.
13 - A l’origine, les cadeaux faits à la mariée étaient placés dans une corbeille ; par suite, ensemble des cadeaux reçus.
14 - Qui pratique rigoureusement voire excessivement la religion.
15 - Épisode de l’histoire légendaire de Rome (VIIIe siècle avant Jésus-Christ), au cours duquel les Romains, qui manquaient de femmes, s’emparèrent de jeunes filles appartenant au peuple voisin des Sabins.
16 - Paroles à double sens, le plus souvent en liaison avec la sexualité.
17 - Port des Pyrénées-Orientales dont le vin rouge est estimé.
18 - Modification, dans le sens de la dégradation, des traits du visage.


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