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De Madame de Sévigné
à M. de Pomponne
Lundi 1er décembre 1664
[...] il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très vraie et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers ; MM. de Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comme il s'y faut prendre. Il fit l'autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin, il dit au maréchal de Gramont : "Monsieur le maréchal, je vous prie, lisez ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent. Parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes façons." Le maréchal, après avoir lu, dit au Roi : "Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu." Le Roi se mit à rire, et lui dit : "N'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est bien fat ? - Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. - Oh bien ! dit le Roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement ; c'est moi qui l'ai fait. - Ah ! Sire, quelle trahison ! Que votre majesté me le rende ; je l'ai lu brusquement. - Non, monsieur le maréchal ; les premiers sentiments sont toujours les plus naturels." Le Roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le Roi en fît là-dessus, et qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité.
Madame de Sévigné, Lettres, 1726
Lecture analytique
Ce texte intitulé « une historiette divertissante » est le récit d’une anecdote plaisante, une petite histoire amusante qui rejoint l’Histoire avec un grand H. Plus précisément il s’agit d’une lettre de Mme de Sévigné rapportant ladite anecdote. L’auteure, avec un style qualifié par Voltaire de « style épistolaire » (du latin « epistula » qui veut dire « lettre » ; voir aussi le mot « épître »), nous apporte des informations précieuses sur son époque et sur les personnalités qui l’ont animée.
Une lettre se reconnaît à plusieurs éléments : il y a un destinateur (Mme de Sévigné), un destinataire (M. de Pomponne). Enfin, des indications de temps et de lieu sont généralement données. On parle alors de cadre spatiotemporel (spatio = espace, temporel = temps). Ainsi, l’histoire racontée se passe en 1664. C’est le XVIIe que l’on appelle le Grand siècle.
Cette anecdote est le récit d’une petite cruauté du roi, d’une plaisanterie royale faite à un courtisan. Le roi, faisant des vers, les soumet à la lecture d’un courtisan. Cependant, le roi influence le jugement du courtisan, lequel en bon flatteur qu’il est va s’empresser de se conformer au jugement du roi. Ce dernier, par malice, va jusqu’à lui faire dire qu’il est « fat » !
On rit de cette petite histoire divertissante qui relève du comique spirituel. Faire preuve d’esprit, avoir de l’esprit est une manifestation de vivacité intellectuelle, d’humour (mais le mot n’apparaît qu’en 1725). Enfin, il faut observer la vivacité du style de l’auteure qui sait rendre vivante la scène, notamment par l’utilisation du présent et du dialogue.
Mme de Sévigné raconte cette histoire pour en tirer une leçon, un enseignement, une moralité enfin : le roi n’est jamais assuré, entouré qu’il est de courtisans, de connaître la vérité. L’auteure de la lettre rejoint ainsi les moralistes comme La Rochefoucauld, La Bruyère, ou encore La Fontaine. Tous ces auteurs ont montré les défauts de l’homme, tous leurs écrits ont tendu à humilier l’homme dans l’image qu’il avait de lui.
Pour aller plus loin :
De nombreux moralistes ont mis en scène des flatteurs, La Fontaine par exemple. Dans notre extrait, à l'instar du "Corbeau et du Renard", on retrouve le flatteur (le maréchal) et le flatté (le roi), avec un renversement non pas des rôles mais des effets. Le flatteur ne trompe personne, mais est trompé.
Deux citations de moralistes sur la flatterie :
L’on doit se taire sur les puissants : il y a presque toujours de la flatterie à en dire du bien ; il y a du péril à en dire du mal pendant qu’ils vivent, et de la lâcheté quand ils sont morts.
Jean de La Bruyère, Les Caractères (1696), X, 56
La flatterie est une fausse monnaie qui n’a de cours que par notre vanité.
François duc de La Rochefoucauld, Réflexions ou Sentences et Maximes morales (1664), 158