De la raillerie

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Pour moi, dit Euridamie, [...] je dis encore une fois, qu’il n’est presque point de raillerie innocente (1) : et que quiconque s’en fait une trop grande habitude, s’expose à renoncer à l’amitié, à la probité (2), à la bonté. Ha sans mentir, s’écria Cérinthe en riant, vous me traitez bien cruellement : je vous traite comme vous méritez de l’être, répliqua Euridamie : ce n’est pas, ajouta-t-elle, que je ne conçoive bien, qu’il y a une espèce de raillerie galante, qui a moins de malignité que l’autre (3) : mais ce que je soutiens est, qu’elle ne saurait plaire s’il n’y en a (4) ; que c’est marcher sur des précipices que de s’accoutumer à railler souvent ; et que la plus difficile chose du monde, est de le faire tout à fait bien, sans choquer ou l’amitié, ou la bienséance (5), ou la probité, ou la bonté, ou sans se faire tort à soi-même. [...]

Il est vrai, dis-je alors, qu’il n’est rien de plus insupportable que ces sortes de gens, qui sans y penser médisent (6) horriblement, en ne pensant que railler : et qui croient que parce qu’ils parlent des défauts d’autrui (7), et qu’ils en parlent grossièrement, ce soit une raillerie. Il y en a encore d’une autre espèce, reprit Pisistrate, qui me font désespérer quand je les trouve ; car enfin ils font consister toute leur plaisanterie, en une façon de parler populaire et basse, qui ne remplit l’imagination que de vilaines choses ; qui met dans leur bouche, tout ce qui n’est que dans celle des plus vils (8) esclaves ; et qui fait voir que pour avoir appris tout ce qu’ils disent, il faut de nécessité qu’ils aient passé la plus grande partie de leur vie, avec la plus mauvaise compagnie du monde. Ha Pisistrate, s’écria Cérinthe, vous me faites un plaisir extrême de haïr ces sortes de gens dont vous parlez. Car bien que je défende la raillerie en général [...] je veux que la raillerie soit galante, et même un peu malicieuse : mais je veux qu’elle soit modeste, et délicate ; qu’elle ne blesse, ni les oreilles, ni l’imagination ; et qu’elle ne fasse jamais rougir que de dépit (9).

Il est encore d’une autre sorte de railleurs, reprit Euridamie, qui m’accable quand je les trouve quelque part ; parce qu’ils se sont mis dans la fantaisie (10), qu’il faut qu’ils raillent sur tout : de sorte que, comme ils ont toujours l’esprit à la géhenne (11), pour trouver ce qu’ils cherchent, ils disent mille choses ennuyeuses, pour une divertissante : ainsi il se trouve que pour trois ou quatre railleries supportables, qu’ils auront dites en toute leur vie, il en aura fallu entendre cent mille mauvaises.

Pour moi, repris-je, je rencontre quelquefois un homme qui me fait désespérer, par les redites continuelles de ce qu’il croit avoir plaisamment dit : car je puis vous jurer qu’il y a telle raillerie que je lui ai ouï dire plus de mille fois. Je crains encore étrangement, ajouta Pisistrate, ces faiseurs de méchants contes, qui en rient les premiers : et qui en riraient toujours tout seuls, s’ils ne les contaient jamais à d’autres qu’à moi. Après tout, dit Euridamie, il y en a encore d’une autre sorte, qui est la plus ennuyeuse de toutes : puisque selon moi, je ne sache rien de plus incommode, qu’une certaine raillerie fade (12), et froide, qui n’est propre à rien : car enfin, quand on voit que ceux qui parlent ont dessein d’être plaisants (13), et que pourtant ils ne le sont point, il n’y a rien de plus ennuyeux. [...] Pour moi, ajouta Cérinthe, j’en connais encore, qui tout sots qu’ils sont, ne laissent pas (14) de me divertir : car enfin quand je trouve de ces gens qui croient que pour railler il ne faut qu’être fort gais ; parler beaucoup ; rire de ce qu’ils disent et de ce qu’ils pensent ; que faire grand bruit ; et que dire brusquement des choses fâcheuses ; je ne puis m’empêcher d’en rire d’aussi bon cœur, que s’ils étaient les plus agréables du monde. Mais ce qui fait que vous en riez, reprit Euridamie, c’est que vous êtes naturellement malicieuse : et que vous trouvez une ample matière de railler agréablement, en ceux qui raillent de mauvaise grâce.

Mlle de Scudéry, « De la raillerie » in Artamène ou Le Grand Cyrus

Notes :

1 - En somme, la raillerie est coupable de méchanceté ; elle vise à blesser celui auquel elle est destinée.
2 - Celui qui renonce à la probité renonce aux devoirs imposés par l’honnêteté et la justice.
3 - Il y aurait une raillerie galante et raillerie maligne : une bonne et une mauvaise manière de railler.
4 - Selon Euridamie, la raillerie doit être galante : une raillerie fine, élégante, intelligente...
5 - La bienséance est le respect des règles de la vie en société.
6 - Médire signifie Dire du mal.
7 - « des défauts d’autrui » : Des défauts des autres.
8 - Vil signifie méprisable.
9 - Chagrin causé par une déception personnelle.
10 - « dans la fantaisie », c’est-à-dire dans l’imagination ou l’humeur.
11 - « ils ont toujours l’esprit à la géhenne » : Ils se torturent l’esprit.
12 - Ce qui est fade n’a aucune saveur, aucun goût, est ennuyeux.
13 « ceux qui parlent ont dessein d’être plaisants » : Ils ont le projet de plaire.
14 « ne laissent pas » : ne manquent pas.

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