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Brunain et Blérain en français moderne

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Détail du Portement de croixJe conte l'histoire d'un vilain et de sa femme. Un jour, pour la fête de Notre-Dame, ils allèrent prier à l'église. Le prêtre vient avant l'office prononcer son sermon (1) : il dit qu'il fait bon donner pour Dieu, que c'est un acte raisonnable, que Dieu rend au double à qui donne de bon cœur.
« Entends-tu, ma chère, fait le vilain, la promesse de notre curé ? Qui donne pour Dieu de bon cœur reçoit deux fois plus. Nous ne pouvons mieux employer notre vache, si tu es d'accord, que de la donner pour Dieu au curé ; d'ailleurs elle produit peu de lait.
- À cette condition, répond la femme, je veux bien qu'il l'ait. »
Ils retournent alors à leur maison. Sans faire de longs discours, le vilain entre dans son étable, prend la vache par le licou (2) et va la présenter au doyen, un homme habile et madré (3).
« Cher seigneur, fait l'autre, les mains jointes, en jurant qu'il n'a pas d'autre bien, pour l'amour de Dieu, je vous donne Blérain. - Ami, tu viens d'agir en sage, dit le prêtre dom Constant, qui pour prendre ne manque jamais une occasion. Retourne en paix, tu as bien fait ton devoir. Ah, si mes paroissiens étaient aussi sages que toi, j'aurais abondance de bêtes ! »
Le vilain quitte le curé qui commande aussitôt qu'on fasse, pour l'apprivoiser, lier Blérain avec Brunain, sa propre vache, une belle bête. Le prêtre la mène en leur jardin, trouve leur vache et les attache toutes deux ensemble, puis il les laisse toutes deux là et revient chez lui. La vache du prêtre se baisse pour paître, Blérain s'y refuse, elle tire la longe si fort qu'elle entraîne Brunain hors du jardin. Elle l'a tant menée à travers les maisons et les champs de chanvre qu'elle regagne son étable avec la vache du prêtre qu'elle a beaucoup de mal à traîner. Le vilain regarde et la voit, tout joyeux.
« Ah, fait-il, chère femme, vraiment Dieu rend bien au double, car Blérain revient avec une autre vache, une grande vache brune. Nous en avons maintenant deux au lieu d'une, notre étable sera bien petite ! »
Par cet exemple ce fabliau nous montre que fol est qui ne se soumet. Celui-là est riche à qui Dieu fait des dons, et non celui qui cache et enfouit ses biens. Nul ne peut faire fructifier son avoir sans grande chance, c'est la première condition. Par chance le vilain eut deux vaches et le prêtre aucune. Tel croit avancer qui recule.

(Anonyme, XIIIe siècle)

Notes :

1 - Discours tenu par un prédicateur (en particulier catholique).
2 - Pièce du harnais que l'on met autour du cou d'une bête pour la mener.
3 - Rusé sous des apparences de simplicité.


Ralentir travaux a été créé par Yann Houry, professeur de français

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