Gavroche

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Gavroche est un enfant rejeté par ses parents (ce sont les Thénardier), et qui vit dans la rue. Un soir, alors qu’il observe la devanture de la boutique d’un perruquier (1), il recueille deux autres enfants errants dans les rues de Paris.

GavrocheEt les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevêque (2). Ils avaient cessé de pleurer.
Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la Bastille.
Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d’œil indigne et rétrospectif à la boutique du barbier (3).
— Ça n’a pas de cœur, ce merlan-là, grommela-t-il. C’est un angliche.
Une fille, les voyant marcher à la file tous les trois, Gavroche en tête, partit d’un rire bruyant. Ce rire manquait de respect au groupe.
— Bonjour, mamselle Omnibus (4), lui dit Gavroche.
Un instant après, le perruquier lui revenant, il ajouta :
— Je me trompe de bête ; ce n’est pas un merlan, c’est un serpent. Perruquier, j’irai chercher un serrurier, et je te ferai mettre une sonnette à la queue. Ce perruquier l’avait rendu agressif. Il apostropha, en enjambant un ruisseau, une portière barbue et digne de rencontrer Faust sur le Brocken (5), laquelle avait son balai la main.
— Madame, lui dit-il, vous sortez donc avec votre cheval ?
Et sur ce, il éclaboussa les bottes vernies d’un passant.
— Drôle (6) ! cria le passant furieux.
Gavroche leva le nez par-dessus son châle.
— Monsieur se plaint ?
— De toi ! fit le passant.
— Le bureau est fermé, dit Gavroche, je ne reçois plus de plaintes.
Cependant, en continuant de monter la rue, il avisa, toute glacée sous une porte cochère (7), une mendiante de treize ou quatorze ans, si court-vêtue qu’on voyait ses genoux. La petite commençait à être trop grande fille pour cela. La croissance vous joue de ces tours. La jupe devient courte au moment où la nudité devient indécente.
— Pauvre fille ! dit Gavroche. Ça n’a même pas de culotte (8). Tiens, prends toujours ça.
Et, défaisant toute cette bonne laine qu’il avait autour du cou, il la jeta sur les épaules maigres et violettes de la mendiante, où le cache-nez redevint châle. La petite le considéra d’un air étonné et reçut le châle en silence. À un certain degré de détresse, le pauvre, dans sa stupeur, ne gémit plus du mal et ne remercie plus du bien.
Cela fait :
— Brrr ! dit Gavroche plus frissonnant que saint Martin qui, lui du moins, avait gardé la moitié de son manteau (9).
Sur ce brrr ! l’averse, redoublant d’humeur, fit rage. Ces mauvais ciels-là punissent les bonnes actions.
— Ah çà ! s’écria Gavroche, qu’est-ce que cela signifie ? Il repleut ! Bon Dieu, si cela continue, je me désabonne. Et il se remit en marche.
— C’est égal, reprit-il en jetant un coup d’œil à la mendiante qui se pelotonnait sous le châle, en voilà une qui a une fameuse pelure.
Et, regardant la nuée (10), il cria :
— Attrapé !
Les deux enfants emboîtaient le pas derrière lui.
Comme ils passaient devant un de ces épais treillis grillés qui indiquent la boutique d’un boulanger, car on met le pain comme l’or derrière des grillages de fer, Gavroche se tourna :
— Ah çà, mômes, avons-nous dîné ?
[...]
Cependant il s’était arrêté, et depuis quelques minutes il tâtait et fouillait toutes sortes de recoins qu’il avait dans ses haillons (11).
Enfin il releva la tête d’un air qui ne voulait qu’être satisfait, mais qui était en réalité triomphant.
— Calmons-nous, les momignards. Voici de quoi souper pour trois.
Et il tira d’une de ses poches un sou.
Sans laisser aux deux petits le temps de s’ébahir, il les poussa tous deux devant lui dans la boutique du boulanger, et mit son sou sur le comptoir en criant :
— Garçon ! cinque centimes de pain.
Le boulanger, qui était le maître en personne, prit un pain et un couteau.
— En trois morceaux, garçon ! reprit Gavroche, et il ajouta avec dignité :
— Nous sommes trois.
Et voyant que le boulanger, après avoir examiné les trois soupeurs, avait pris un pain bis, il plongea profondément son doigt dans son nez avec une aspiration aussi impérieuse que s’il eût eu au bout du pouce la prise de tabac du grand Frédéric, et jeta au boulanger en plein visage cette apostrophe indignée :
— Keksekça ?
[...]
— Eh mais ! c’est du pain, du très bon pain de deuxième qualité.
— Vous voulez dire du larton brutal (12), reprit Gavroche, calme et froidement dédaigneux. Du pain blanc, garçon ! du larton savonné ! je régale.
Le boulanger ne put s’empêcher de sourire, et tout en coupant le pain blanc, il les considérait d’une façon compatissante qui choqua Gavroche.
— Ah çà, mitron (3) ! dit-il, qu’est-ce que vous avez donc à nous toiser (14) comme ça ?
Mis tous trois bout à bout, ils auraient à peine fait une toise (15).
Quand le pain fut coupé, le boulanger encaissa le sou, et Gavroche dit aux deux enfants :
— Morfilez.
Les petits garçons le regardèrent interdits.
Gavroche se mit à rire :
— Ah ! tiens, c’est vrai, ça ne sait pas encore, c’est si petit.
Et il reprit :
— Mangez.
En même temps, il leur tendait à chacun un morceau de pain.
Et, pensant que l’aîné, qui lui paraissait plus digne de sa conversation, méritait quelque encouragement spécial et devait être débarrassé de toute hésitation à satisfaire son appétit, il ajouta en lui donnant la plus grosse part :
— Colle-toi ça dans le fusil.
Il y avait un morceau plus petit que les deux autres ; il le prit pour lui.

Les Misérables, Tome IV L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis, Livre sixième Le petit Gavroche, Chapitre I Méchante espièglerie du vent

Notes :

1 - Le perruquier confectionne des perruques, coiffe et fait la barbe.
2 - Un archevêque : l’archevêque est l’évêque placé à la tête d’une province et dont dépendent plusieurs évêques. Un évêque est le rang le plus élevé parmi les prêtres chrétiens.
3 - «un coup d’œil indigne et rétrospectif à la boutique du barbier» : Gavroche repense au perruquier qui avait chassé les enfants qu’il accompagne.
4 - Omnibus : voiture publique transportant des voyageurs dans une ville (omnibus signifie «pour tous», le mot est de la même famille que bus).
5 - Faust est un homme désirant tout savoir et qui a vendu son âme au diable. Le mont Brocken est une montagne sur laquelle se réunissent les sorcières.
6 - Drôle : c’est ici un nom commun synonyme de coquin ou de gamin.
7 - Une porte cochère : une porte dont les dimensions permettent l’entrée d’une voiture (le coche) dans la cour d’un bâtiment.
8 - Culotte : vêtement qui couvre de la ceinture aux genoux.
9 - Un hiver, saint Martin rencontre un mendiant pauvrement vêtu. Dégainant son épée, il taille en deux sa cape pour en donner la moitié au pauvre.
10 - Nuée : gros nuage.
11 - Ses haillons : vêtements usés et déchirés.
12 - Du larton brutal : du pain noir (pain fait avec une farine moins chère, car de moins bonne qualité).
13 - Mitron : garçon boulanger.
14 - Toiser : regarder avec mépris.
15 - La toise équivaut à un peu moins de deux mètres.

Questions

Dans la rue

1. Avant d’arriver à la boulangerie, combien Gavroche rencontre-t-il de personnages ?
2. Comment se comporte-t-il avec ces personnages ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur le texte.
3. Avec quel personnage se comporte-t-il différemment ? Pourquoi ?
4. Relevez les deux références à la religion. Comment nous est présenté Gavroche ?

À la boulangerie

5. Pourquoi y a-t-il une grille de fer sur la boulangerie ?
6. Qui achète le pain ? Pourquoi est-ce un acte deux fois généreux ?
7. «Keksekça»
Qui dit cela ? Réécrivez-le correctement.
8. Quel terme prononcé par Gavroche les enfants ne comprennent-ils pas ? Comment appelle-t-on ce langage ? Trouvez, dans le texte, d’autres exemples.

Le narrateur

9. Quels sont les temps essentiellement utilisés dans cet extrait ? Donnez quatre exemples.
10. À quels moments trouve-t-on du présent ? Qui s’exprime au présent ?
11. Trouvez deux exemples de valeurs différentes du présent (présent de communication, de narration ou de vérité générale).
12. Quels passages montrent que le narrateur est proche du peuple, et comprend sa misère ?

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