Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité

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Source : Gallica

Dans la scène 1, Alceste prétend qu’il faut être franc et dire ce que l’on pense ; Philinte affirme qu’il est parfois préférable de cacher ce que l’on a dans le cœur. La scène suivante débute avec la venue d’Oronte qui veut se nouer d’amitié avec Alceste.

Oronte, Alceste, Philinte.

Oronte :
[...] Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud (1),
Vous montrer un sonnet que j’ai fait depuis peu,
Et savoir s’il est bon qu’au public je l’expose.

Alceste :
Monsieur, je suis mal propre à (2) décider la chose.
Veuillez m’en dispenser.

Oronte :
Pourquoi ?

Alceste :
J’ai le défaut
D’être un peu plus sincère en cela qu’il ne faut.

Oronte :
C’est ce que je demande ; et j’aurais lieu de plainte,
Si, m’exposant à vous pour me parler sans feinte,
Vous alliez me trahir et me déguiser rien (3).

Alceste :
Puisqu’il vous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien.

Oronte :
Sonnet. C’est un sonnet… L’Espoir… C’est une dame
Qui de quelque espérance avait flatté ma flamme.
L’Espoir… Ce ne sont point de ces grands vers pompeux (4),
Mais de petits vers doux, tendres, et langoureux (5).
(À toutes ces interruptions il regarde Alceste.)

Alceste :
Nous verrons bien.

Oronte :
L’Espoir… Je ne sais si le style
Pourra vous en paraître assez net et facile,
Et si du choix des mots vous vous contenterez (6).

Alceste :
Nous allons voir, monsieur.

Oronte :
Au reste, vous saurez
Que je n’ai demeuré qu’un quart d’heure à le faire.

Alceste :
Voyons, monsieur ; le temps ne fait rien à l’affaire.

Oronte :
L’espoir, il est vrai, nous soulage,
Et nous berce un temps, notre ennui (7) ;
Mais, Philis, le triste avantage,
Lorsque rien ne marche après lui !

Philinte :
Je suis déjà charmé de ce petit morceau.

Alceste, bas, à Philinte :
Quoi ! vous avez le front (8) de trouver cela beau ?

Oronte :
Vous eûtes de la complaisance (9) ;
Mais vous en deviez moins avoir,
Et ne vous pas mettre en dépense (10)
Pour ne me donner que l’espoir.

Philinte :
Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont mises !

Alceste, bas, à Philinte :
Hé quoi ! vil complaisant, vous louez (11) des sottises ?

Oronte :
S’il faut qu’une attente éternelle
Pousse à bout l’ardeur de mon zèle (12),
Le trépas (13) sera mon recours.

Vos soins (14) ne m’en peuvent distraire :
Belle Philis, on désespère,
Alors qu’on espère toujours.

Philinte :
La chute en est jolie, amoureuse, admirable.

Alceste, bas, à part :
La peste de ta chute, empoisonneur, au diable,
En eusses-tu fait une à te casser le nez !

Philinte :
Je n’ai jamais ouï (15) de vers si bien tournés.

Alceste, bas, à part :
Morbleu !

Oronte :
Vous me flattez, et vous croyez peut-être…

Philinte :
Non, je ne flatte point.

Alceste, bas, à part :
Et que fais-tu donc, traître ?

Oronte :
Mais pour vous, vous savez quel est notre traité (16).
Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.

Alceste :
Monsieur, cette matière est toujours délicate,
Et sur le bel esprit (17) nous aimons qu’on nous flatte.
Mais un jour, à quelqu’un dont je tairai le nom,
Je disais, en voyant des vers de sa façon,
Qu’il faut qu’un galant homme ait toujours grand empire
Sur les démangeaisons (18) qui nous prennent d’écrire ;
Qu’il doit tenir la bride (19) aux grands empressements
Qu’on a de faire éclat (20) de tels amusements ;
Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,
On s’expose à jouer de mauvais personnages (21).

Oronte :
Est-ce que vous voulez me déclarer par là
Que j’ai tort de vouloir…

Le Misanthrope, Acte I, scène 2

Notes :

1 - Le nœud de l’amitié. Oronte pense qu’il est désormais ami avec Alceste.
2 - Peu qualifié pour.
3 - Me cacher quelque chose.
4 - Aujourd’hui, le mot est synonyme de « prétentieux ». À l’époque de Molière, il signifie « somptueux », « majestueux », « imposant ».
5 - Affaibli par la maladie. Qu’une passion amoureuse a plongé dans une douce mélancolie.
6 - Vous serez satisfait.
7 - Souffrance, tristesse profonde.
8 - L’audace.
9 - Amitié, bienveillance. Disposition à plaire ou flatter. Le mot possède un sens négatif : attitude d’une personne qui se laisse faire, accepte pour ne pas déplaire à quelqu’un.
10 - Chercher à, faire des efforts pour.
11 - Faites la louange, l’éloge, le compliment.
12 - Ici, le mot désigne, dans le langage galant, le sens d’« amour ». Habituellement, le zèle est un dévouement, une ardeur excessive à faire quelque chose. L’expression « faire du zèle » signifie « exagérer », « en faire trop ».
13 - La mort.
14 - Inquiétude, souci.
15 - Entendu. Du verbe « ouïr ».
16 - Accord.
17 - La connaissance de la littérature (que l’on appelle aussi les belles-lettres).
18 - Envies, désirs que l’on ne peur réfréner.
19 - Réfréner, arrêter. Au sens propre, la bride est la pièce du harnais servant à diriger le cheval.
20 - Tirer de la gloire.
21 - À avoir le mauvais rôle, à faire mauvaise figure.

Questions

Une comédie poétique

1. Est-ce une comédie en prose ? À quoi le voyez-vous ?

2. Combien les vers ont-ils de syllabes ?

3. Mais pourquoi certaines répliques ne comptent-elles qu’un seul mot ?

Un méchant poème

Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux est une comédie en cinq actes et en vers (1808 alexandrins).
Elle est jouée pour la première fois le 4 juin 1666 au Théâtre du Palais-Royal.

4. Que veut Oronte lorsqu’il arrive ? Comment appelle-t-on le type de poème qu’il a écrit ?

5. Qu’en pense Alceste ? Relevez quelques répliques qui montrent qu’il le trouve affreux.

6. Et qu’en pense Philinte ? Relevez également quelques répliques qui montrent ce qu’il pense.

7. À quel moment Alceste parle-t-il le plus ? Pourquoi ? En deux mots, qu’est-il en train de dire à Oronte ?

8. Auparavant, qui d’Alceste ou d’Oronte parlait le plus ?

9. Sur quel ton, à votre avis, Alceste s’adresse à Oronte ? Ose-t-il vraiment lui dire que son poème est mauvais ?

Rédigez

Les bouts-rimés

Le bout-rimé est un poème composé à partir de rimes choisies à l'avance. Ainsi, pour le poème ci-dessous écrit par Molière, les rimes « grenouille », « hypocras », « fatras », « quenouille », etc. ont été imposées. Il reste ensuite à écrire le poème :

Que vous m’embrassez avec votre grenouille
Qui traîne à ses talons le doux mot d’Hypocras (22) !
Je hais des bouts-rimés le puéril fatras (23),
Et tiens qu’il vaudrait mieux filer une quenouille (24).

La gloire du bel air n’a rien qui me chatouille ;
Vous m’assommez l’esprit avec un gros plâtras (25) ;
Et je tiens heureux ceux qui sont morts à Coutras (26),
Voyant tout le papier qu’en sonnets on barbouille.

M’accable derechef (27) la haine du cagot (28),
Plus méchant mille fois que n’est un vieux magot (29),
Plutôt qu’un bout-rimé me fasse entrer en danse.

Je vous le chante clair, comme un chardonneret (30) ;
Au bout de l’univers je fuis dans une manse (31).
Adieu, grand Prince, adieu ; tenez-vous guilleret.

À votre tour

Écrivez vos bouts-rimés.

Pour cela, demandez à quelqu’un de vous donner des rimes (des mots que la personne choisira), et composez votre poème en utilisant ces rimes.

Évaluation des bouts-rimés

Notes :

22 - De vin sucré et aromatisé (cannelle, vanille et girofle).
23 - Ensemble de diverses choses sans valeur (bazar, fouillis).
24 - Tige de bois sur laquelle était enroulée la matière textile destinée à être filée.
25 - Morceau de plâtre.
26 - Lieu d’une victoire remportée par Henri de Navarre en 1587.
27 - À nouveau.
28 - Faux dévot ou descendant d’un lépreux.
29 - Homme très laid.
30 - Petit oiseau coloré se nourrissant de graines de chardon. 
31 - Petit domaine féodal constituant une exploitation agricole.

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