L'Hirondelle et les petits oiseaux

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Source : Wikipédia

Une Hirondelle en ses voyages
Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci prévoyait jusqu'aux moindres orages,
Et devant (1) qu’ils fussent éclos (2),
Les annonçait aux Matelots.

Il arriva qu'au temps que la chanvre (3) se sème,
Elle vit un Manant (4) en couvrir (5) maints sillons (6).
« Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux Oisillons.
Je vous plains : car pour moi, dans ce péril extrême,
Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin.
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?
Un jour viendra, qui n'est pas loin,
Que ce qu'elle répand sera votre ruine.
De là naîtront engins (7) à vous envelopper,
Et lacets pour vous attraper ;
Enfin mainte et mainte machine
Qui causera dans la saison
Votre mort ou votre prison ;
Gare la cage ou le chaudron.
C'est pourquoi, leur dit l'Hirondelle,
Mangez ce grain et croyez-moi. »
Les Oiseaux se moquèrent d'elle,
Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
Quand la chènevière (8) fut verte,
L'Hirondelle leur dit : « Arrachez brin à brin
Ce qu'a produit ce mauvais grain,
Ou soyez sûrs de votre perte.
- Prophète de malheur, babillarde (9), dit-on,
Le bel emploi que tu nous donnes !
Il nous faudrait mille personnes
Pour éplucher tout ce canton. »
La chanvre étant tout à fait crue (10),
L'Hirondelle ajouta : « Ceci ne va pas bien ;
Mauvaise graine est tôt venue ;
Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien,
Dès que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu'à leurs blés
Les gens n'étant plus occupés
Feront aux Oisillons la guerre ;
Quand reginglettes (11) et réseaux
Attraperont petits Oiseaux,
Ne volez plus de place en place ;
Demeurez au logis, ou changez de climat :
Imitez le Canard, la Grue et la Bécasse.
Mais vous n'êtes pas en état
De passer comme nous les déserts et les ondes (12),
Ni d'aller chercher d'autres mondes.
C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr :
C'est de vous enfermer aux trous de quelque mur. »
Les Oisillons, las (13) de l'entendre,
Se mirent à jaser aussi confusément
Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre (14)
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres :
Maint Oisillon se vit esclave retenu.

Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres, Et ne croyons le mal que quand il est venu.

Jean de La Fontaine, Fables (livre premier, fable 8)

Notes :

1 - Avant.
2 - Éclatés.
3 - Le chanvre (mot masculin) est une plante utilisée pour faire des cordes, des vêtements, etc.
4 - Paysan, homme grossier et mal élevé.
5 - Mettre la semence, les graines.
6 - Longue tranchée faite dans la terre pour y semer quelque chose.
7 - « engins », « machines » (vers 17) sont les moyens pour attraper les oiseaux. Par exemple, les « lacets » sont des filets.
8 - Champ de chanvre.
9 - Bavarde.
10 - Participe passé du verbe « croître » (grandir, pousser).
11 - Piège pour attraper les oiseaux.
12 - Les lieux inhabités (déserts) et les mers.
13 - Fatigués, lassés.
14 - Fille du roi de Troie (Priam) ayant reçu d’Apollon la faculté de prédire l’avenir, mais également à n’être jamais crue.

Questions

Une fable

1. Quels sont les personnages de ce poème ? Quelle figure de style consiste à faire parler des animaux ?

2. Comptez le nombre de syllabes utilisées dans ces vers. Quel est le mètre utilisé ? A-t-on l’impression de lire un poème ? Justifiez votre réponse.

3. Trouvez, dans le poème, un mot qui soit synonyme de « petit oiseau ».

4. Pourquoi l’hirondelle est-elle plus sage que les autres oiseaux ? Quel personnage de la mythologie a, comme elle, acquis une telle sagesse ?

5. De quel « péril extrême » parle l’hirondelle ?

L’impossible dialogue

6. À quel personnage de la mythologie est-elle comparée ? Pour quelle raison ?

7. Quel signe de ponctuation est utilisé lorsque l’hirondelle parle ?

8. Quels mots indiquent qu’elle parle ?

9. Quels sont les trois conseils que l’hirondelle donne aux oiseaux ?

10. Quel temps et quel mode sont alors employés ?

11. Quelles sont les réactions successives des oiseaux ? Citez le texte.

12. Que conclut le poète Jean de La Fontaine ? Comment appelle-t-on ce passage ? À quel genre poétique appartient ce texte ?

Réécriture

Réécrivez ces vers en remplaçant « je » par « nous ».

Rédigez

Vous aussi, jouez les prophètes de malheur et annoncez un triste avenir à ceux qui ne suivraient pas vos conseils.

Formulez tout d’abord votre prévision au futur de l’indicatif en commençant par « Voyez-vous ce ou cette... » puis utilisez le présent de l’indicatif afin d’indiquer ce qui doit être fait.

La fable

Le mot « fable » vient du latin « fabula » et signifie « propos, récit imaginaire ».

La fable est un genre essentiellement narratif. On y raconte toutes sortes d’histoires dont les personnages sont très souvent des animaux ou des insectes, parfois des végétaux ou des objets, et quelque fois des hommes.
On peut diviser la fable en deux parties : l’histoire et la moralité. L’une ne va pas sans l’autre : l’histoire permet de comprendre la moralité, et la moralité éclaire la fable.

Une fable est écrite en vers mêlés, c’est-à-dire qu’elle mélange des vers de différentes mesures (3, 6, 7, 8, 10, 12). Il en va de même des rimes puisqu’elles mêlent des rimes croisées, embrassées ou suivies.

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