Israël Hands

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Jim a pris le canot de Ben Gunn. Après bien des difficultés, il parvient à embarquer sur l’Hispaniola. À son bord, le cadavre de l’un des pirates et Isarël Hands, blessé. Malgré tout ce qui les oppose, Jim et Israël s’entendent pour tenter de ramener la goélette laissée à l’abandon à l’abri dans la baie du Nord.

Jim tient la barreJe mis la barre au vent toute, et l’Hispaniola vira rapidement et courut l’étrave (1) haute vers le rivage bas et boisé.

L’excitation de ces dernières manœuvres avait un peu relâché la vigilance (2) que j’exerçais jusque-là, avec assez d’attention, sur le quartier-maître. Tout absorbé dans l’attente que le navire touchât, j’en avais complètement oublié le péril suspendu sur ma tête, et demeurais penché sur le bastingage (3) de tribord (4), regardant les ondulations qui s’élargissaient devant le taille-mer (5). Je serais tombé sans lutter pour défendre ma vie, n’eût été la soudaine inquiétude qui s’empara de moi et me fit tourner la tête. Peut-être avais-je entendu un craquement ou aperçu du coin de l’œil son ombre se mouvoir (6) ; peut-être fut-ce un instinct semblable à celui des chats ; en tout cas, lorsque je me retournai, je vis Hands, le poignard à la main, déjà presque sur moi.

Quand nos yeux se rencontrèrent, nous poussâmes tous deux un grand cri ; mais tandis que le mien était le cri aigu de la terreur, le sien fut le beuglement de furie d’un taureau qui charge. À la même seconde il s’élança, et je fis un bond de côté vers l’avant. Dans ce geste, je lâchai la barre, qui se rabattit violemment sur bâbord (7) ; et ce fut sans doute ce qui me sauva la vie, car elle frappa Hands en pleine poitrine et l’arrêta, pour un moment, tout étourdi.

Il ne s’était pas remis du choc que je me trouvais en sûreté, hors du coin où il m’avait acculé (8), avec tout le pont devant moi. Juste au pied du grand mât, je m’arrêtai, tirai un pistolet de ma poche, et visai avec sang-froid, bien que l’ennemi eût déjà fait volte-face et revînt encore une fois sur moi. Je pressai la détente. Le chien (9) s’abattit, mais il n’y eut ni éclair ni détonation. L’eau de mer avait gâté (10) la poudre. Je maudis ma négligence. Pourquoi n’avoir pas depuis longtemps renouvelé l’amorce (11) et rechargé mes seules armes ? Je n’aurais pas été comme à présent un mouton en fuite devant le boucher.

Malgré sa blessure, c’était merveille comme il allait vite, avec ses cheveux grisonnants lui voltigeant sur la figure, et son visage lui-même aussi rouge de précipitation, et de furie, que le rouge d’un pavillon (12). Je n’avais pas le temps d’essayer mon autre pistolet, et guère l’envie non plus, car j’étais sûr que ce serait en vain. Je voyais clairement une chose : il ne me fallait pas simplement reculer devant mon adversaire, car il m’aurait bientôt acculé contre l’avant, comme il venait, un instant plus tôt, de m’acculer presque à la poupe. Une fois pris ainsi, neuf ou dix pouces du poignard teinté de sang mettraient fin à mes aventures de ce côté-ci de l’éternité. J’appliquai mes paumes contre le grand mât, qui était de bonne grosseur, et attendis, tous les nerfs en suspens.

Voyant que je m’apprêtais à me dérober, il s’arrêta lui aussi, et une minute ou deux se passèrent en feintes de sa part, et en mouvements correspondants de la mienne. C’était là un jeu de cache-cache auquel je m’étais maintes fois amusé durant mon enfance, parmi les rochers de la crique du Mont-Noir ; mais je n’y avais encore jamais joué, on peut le croire, d’une façon aussi âprement palpitante que cette fois-ci. Pourtant, je le répète, c’était un jeu d’enfant, et je me croyais capable de surpasser en agilité un marin d’un certain âge, et blessé à la cuisse. En somme, mon courage s’accrut tellement que je me permis quelques rapides réflexions sur l’issue de l’affaire. Mais tout en constatant que je pouvais la retarder longtemps, je ne voyais nul espoir de salut définitif.

Les choses en étaient là, quand soudain l’Hispaniola toucha, hésita, racla un instant le sable de sa quille, puis, prompte comme un coup de poing, chavira sur bâbord, de telle sorte que le pont resta incliné sous un angle de quarante-cinq degrés, et que la valeur d’une demi-tonne d’eau jaillit par les ouvertures des dalots (13) et s’étala en une flaque entre le pont et le bastingage.

Nous fûmes tous deux renversés en même temps, et roulâmes presque ensemble dans les dalots, où le cadavre raide de Bonnet-Rouge, les bras toujours en croix, vint s’affaler après nous. Nous étions si proches, en vérité, que ma tête donna contre le pied du quartier-maître, avec un heurt qui fit s’entrechoquer mes dents. En dépit du coup, je fus le premier relevé, car Hands s’était empêtré dans le cadavre. La soudaine inclinaison du navire avait rendu le pont impropre à la course : il me fallait trouver un nouveau moyen d’échapper à mon ennemi, et cela sur-le-champ, car il allait m’atteindre. Prompt comme la pensée, je bondis dans les haubans (14) d’artimon (15), escaladai les enfléchures (16) l’une après l’autre, et ne repris haleine qu’une fois établi sur les barres de perroquet (17).

Ma promptitude (18) m’avait sauvé : le poignard frappa moins d’un demi-pied au-dessous de moi, tandis que je poursuivais ma fuite vers les hauteurs. Israël Hands resta là, la bouche ouverte et le visage renversé vers moi : on eût dit en vérité la statue de la surprise et de la déception.

Profitant de ce répit, je rechargeai sans plus attendre l’amorce de mon pistolet qui avait raté, et lorsque celui-ci fut en état, pour plus de sécurité je me mis à vider l’autre et à le recharger entièrement.

En présence de ma nouvelle occupation, Hands demeura tout étonné : il commençait à s’apercevoir que la chance tournait contre lui ; et après une hésitation visible, lui aussi se hissa pesamment dans les haubans et, le poignard entre les dents, se mit à monter avec lenteur et maladresse. Cela lui coûta un temps infini et maints grognements de tirer après lui sa jambe blessée ; et j’avais achevé en paix mes préparatifs, qu’il n’avait pas encore dépassé le tiers du trajet. À ce moment, un pistolet dans chaque main, je l’interpellai :

- Un pas de plus, maître Hands, et je vous fais sauter la cervelle !… Les morts ne mordent pas, vous savez bien, ajoutai-je avec un ricanement.

Il s’arrêta aussitôt. Je vis au jeu de sa physionomie (19) qu’il essayait de réfléchir, mais l’opération était si lente et laborieuse que, dans ma sécurité retrouvée, je poussai un éclat de rire. Enfin, et non sans ravaler préalablement sa salive, il parla, le visage encore empreint d’une extrême perplexité (20). Il dut, pour parler, ôter le poignard de sa bouche, mais il ne fit pas d’autre mouvement.

Le héros du roman d’aventures est un jeune enfant que ses aventures mettent à l’épreuve du monde des adultes.
Ses aventures sont un véritable apprentissage de la vie. On parle alors de récit initiatique.

- Jim, dit-il, je vois que nous sommes mal partis, toi et moi, et que nous devons conclure la paix. Je t’aurais eu, sans ce coup de roulis (21) ; mais moi je n’ai pas de chance, et je vois qu’il me faut mettre les pouces, ce qui est dur, vois-tu, pour un maître marinier, à l’égard d’un blanc-bec comme toi, Jim.

Je buvais ses paroles en souriant, aussi fier qu’un coq sur un mur, quand, tout d’une haleine, il ramena sa main droite par-dessus son épaule. Quelque chose siffla en l’air comme une flèche ; je sentis un choc suivi d’une douleur aiguë, et me trouvai cloué au mât par l’épaule. Dans l’excès de ma douleur et dans la surprise du moment - je ne puis dire si ce fut de mon plein gré, et je suis en tout cas certain que je ne visai pas - mes pistolets partirent tous les deux à la fois, et tous les deux m’échappèrent des mains. Ils ne tombèrent pas seuls : avec un cri étouffé, le quartier-maître lâcha les haubans et plongea dans l’eau la tête la première.

Chapitre 26, Israël Hands (d’après la traduction de Théo Varlet)

Notes :

1 - Pièce centrale de bois ou de fer où viennent s’assembler les pièces qui forment la proue (l’avant) d’un navire.
2 - Surveillance, attention.
3 - Muraille en bois ou en fer autour du pont supérieur servant de défense contre le feu de l’ennemi.
4 - Côté droit d’un bateau quand on regarde vers l’avant.
5 - Il s’agit de l’étrave.
6 - Bouger.
7 - Côté gauche d’un bateau quand on regarde vers l’avant.
8 - Se trouver dans un endroit sans issue.
9 - Pièce d’une arme à feu qui assure la percussion de l’amorce de la cartouche.
10 - Abîmé.
11 - Matière explosive qui sert à provoquer l’explosion de la charge de poudre d’un canon, d’un fusil, etc.
12 - Drapeau.
13 - Trou pour faire écouler les eaux hors du navire.
14 - Gros cordage qui va du bord du navire à la tête des mâts, où il est fixé de façon à soutenir les mâts contre l’effort du roulis.
15 - Mât de l’arrière (le plus petit d’un grand bateau).
16 - Échelons de cordage servant à monter d’un hauban à l’autre.
17 - Voile carrée qui se trouve sur le mât de perroquet. 
18 - Rapidité.
19 - Ensemble des traits du visages. Expression du visage.
20 - Inquiétude mêlée d’hésitation.
21 - Balancement d’un navire qui roule, penche alternativement de droite à gauche et de gauche à droite.



Source : Wikipédia

Questions

Quand nos yeux se rencontrèrent

1. Quel sentiment éprouve Jim avant qu’Israël Hands ne tente de le tuer ? Qu’est-ce qui lui procure ce sentiment ? Lisez la page 391 pour répondre.

2. « Quand nos yeux se rencontrèrent, nous poussâmes tous deux un grand cri ; mais tandis que le mien était le cri aigu de la terreur, le sien fut le beuglement de furie d’un taureau qui charge. »
Qu’est-ce qui montre, dans cette phrase, que le combat qui s’annonce est fortement inégal ? Pour quelles raisons ce combat est-il inégal ?

3. « Je serais tombé sans lutter pour défendre ma vie »
Que signifie le verbe « tomber » ?

4. Qu’est-ce qui a empêché Jim de « tomber » ?

5. Quel geste sauve ensuite Jim ? Finalement, à quoi doit-il sa survie ?

Le combat

6. Quelles sont les différentes étapes du combat ?

7. Par rapport à Hands, quels qualités et avantages possède Jim ?

8. À quel moment le combat ressemble-t-il à un jeu ? Répondez en citant le texte.

9. Jim se comporte-t-il comme un enfant ? Pourquoi ? Quel rôle cet épisode joue-t-il dans l’évolution de Jim ?

10. À quel moment le combat devient-il drôle ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur le texte.

11. Relevez les nombreux détails qui montrent pourtant que la situation n’a vraiment rien de drôle.

12. De quelle façon le combat se termine-t-il ?

Vocabulaire

Gâter

a - Cherchez dans un dictionnaire l’origine du mot « gâter ». Rappelez sa définition.

b - Quel est le sens du verbe pronominal « se gâter » ?

c - Que signifie pourtant le mot « gâter » dans la phrase « Cet enfant a été gâté pour Noël » ?

Les verbes de mouvement

On trouve de nombreux verbes de mouvement lors de ce combat (« se mouvoir », «se retourner», « s’élancer »...).

Trouvez tous les autres.

Rédigez

Racontez un combat se situant sur le mât.

Pour cela, utilisez le vocabulaire que vous avez découvert (poulie, hauban, perroquet, etc.). Utilisez également des verbes de mouvement que vous avez relevés dans l’exercice précédent.

Source de la première image

Jim tient la barre (Gallica)

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