L'incipit

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Source : Wikipédia

C’est sur les instances (1) de M. Trelawney, du docteur Livesey et de tous ces messieurs en général, que je me suis décidé à mettre par écrit tout ce que je sais concernant l’île au trésor, depuis A jusqu’à Z, sans rien omettre sauf la position de l’île, et cela uniquement parce qu’il s’y trouve toujours une partie du trésor. Je prends donc la plume en cet an de grâce 17…, et commence mon récit à l’époque où mon père tenait l’auberge de l’Amiral Benbow, en ce jour où le vieux marin, au visage basané (2) et balafré (3) d’un coup de sabre, vint prendre gîte sous notre toit.

Je me le rappelle, comme si c’était d’hier. Il arriva d’un pas lourd à la porte de l’auberge, suivi de son coffre porté sur une brouette. C’était un grand gaillard solide, aux cheveux très bruns tordus en une queue poisseuse qui retombait sur le collet d’un habit bleu malpropre ; il avait les mains couturées de cicatrices, les ongles noirs et déchiquetés, et la balafre du coup de sabre, d’un blanc sale et livide (4), s’étalait en travers de sa joue. Tout en sifflotant, il parcourut la crique (5) du regard, puis de sa vieille voix stridente (6) et chevrotante (7) qu’avaient rythmée et cassée les manœuvres du cabestan (8), il entonna cette vieille chanson de matelot qu’il devait nous chanter si souvent par la suite :

Nous étions quinze sur le coffre du mort…
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !

Après quoi, de son bâton, une sorte d’anspect (9), il heurta contre la porte et, à mon père qui s’empressait, commanda brutalement un verre de rhum. Aussitôt servi, il le but lentement et le dégusta en connaisseur, sans cesser d’examiner tour à tour les falaises et notre enseigne.

– Voilà une crique commode, dit-il à la fin, et un cabaret agréablement situé. Beaucoup de clientèle, camarade ?

Mon père lui répondit négativement : très peu de clientèle ; si peu que c’en était désolant.

– Eh bien ! alors, reprit-il, je n’ai plus qu’à jeter l’ancre… Hé ! l’ami, cria-t-il à l’homme qui poussait la brouette, accostez ici et aidez à monter mon coffre… Je resterai ici quelque temps, continua-t-il. Je ne suis pas difficile : du rhum et des œufs au lard, il ne m’en faut pas plus, et cette pointe là-haut pour regarder passer les bateaux. Comment vous pourriez m’appeler ? Vous pourriez m’appeler capitaine… Ah ! je vois ce qui vous inquiète… Tenez ! (Et il jeta sur le comptoir trois ou quatre pièces d’or.) Vous me direz quand j’aurai tout dépensé, fit-il, l’air hautain comme un capitaine de vaisseau.

Et à la vérité, en dépit de ses piètres (10) vêtements et de son rude langage, il n’avait pas du tout l’air d’un homme qui a navigué à l’avant (11) : on l’eût pris plutôt pour un second ou pour un capitaine habitué à être obéi. L’homme à la brouette nous raconta que la malle-poste (12) l’avait déposé la veille au Royal George, et qu’il s’était informé des auberges qu’on trouvait le long de la côte. On lui avait dit du bien de la nôtre, je suppose, et pour son isolement il l’avait choisie comme gîte. Et ce fut là tout ce que nous apprîmes de notre hôte.

Il était ordinairement très taciturne (13). Tout le jour, il rôdait alentour de la baie, ou sur les falaises, muni d’une longue-vue en cuivre ; toute la soirée il restait dans un coin de la salle, auprès du feu, à boire des grogs au rhum très forts. La plupart du temps, il ne répondait pas quand on s’adressait à lui, mais vous regardait brusquement d’un air féroce, en soufflant par le nez telle une corne de brume ; ainsi, tout comme ceux qui fréquentaient notre maison, nous apprîmes vite à le laisser tranquille. Chaque jour, quand il rentrait de sa promenade, il s’informait s’il était passé des gens de mer quelconques sur la route. Au début, nous crûmes qu’il nous posait cette question parce que la compagnie de ses pareils lui manquait ; mais à la longue, nous nous aperçûmes qu’il préférait les éviter. Quand un marin s’arrêtait à l’Amiral Benbow – comme faisaient parfois ceux qui gagnaient Bristol par la route de la côte – il l’examinait à travers le rideau de la porte avant de pénétrer dans la salle et, tant que le marin était là, il ne manquait jamais de rester muet comme une carpe. Mais pour moi il n’y avait pas de mystère dans cette conduite (14), car je participais en quelque sorte à ses craintes. Un jour, me prenant à part, il m’avait promis une pièce de dix sous à chaque premier de mois, si je voulais « veiller au grain » et le prévenir dès l’instant où paraîtrait « un homme de mer à une jambe ». Le plus souvent, lorsque venait le premier du mois et que je réclamais mon salaire au capitaine, il se contentait de souffler par le nez et de me foudroyer du regard ; mais la semaine n’était pas écoulée qu’il se ravisait et me remettait mes dix sous, en me réitérant l’ordre de veiller à « l’homme de mer à une jambe ».

Si ce personnage hantait mes songes, il est inutile de le dire. Par les nuits de tempête où le vent secouait la maison par les quatre coins tandis que le ressac (15) mugissait dans la crique et contre les falaises, il m’apparaissait sous mille formes diverses et avec mille physionomies diaboliques. Tantôt la jambe lui manquait depuis le genou, tantôt dès la hanche ; d’autres fois c’était un monstre qui n’avait jamais possédé qu’une seule jambe, située au milieu de son corps. Le pire de mes cauchemars était de le voir s’élancer par bonds et me poursuivre à travers champs. Et, somme toute, ces abominables imaginations me faisaient payer bien cher mes dix sous mensuels.

Chapitre 1, Le vieux loup de mer de l’Amiral Benbow (d’après la traduction de Théo Varlet)

Notes :

1 - La demande.
2 - À la peau brune (soit naturellement, soit à cause du soleil).
3 - Qui a une balafre, c’est-à-dire une longue entaille faite par une arme tranchante comme une épée. Le mot s’applique le souvent au visage.
4 - Pâle et terne.
5 - Enfoncement d’un rivage où les bateaux peuvent se mettre à l’abris.
6 - Aiguë et intense.
7 - Tremblante et cassée.
8 - Système tournant dont l'axe vertical permet, en enroulant un câble de déployer une force très importante.
9 - Grand levier en bois de chêne employé à la manœuvre des pièces d'artillerie ou les objets de grand poids. Il sert notamment à faire tourner le cabestan.
10 - En mauvais état, miteux.
11 - D’un simple matelot.
12 - Ancienne voiture de la poste.
13 - Qui parle peu.
14 - Façon de se conduire, de se comporter.
15 - Retour violent des vagues sur elles-mêmes quand elles ont frappé la crique.

Questions

Jim Hawkins

1. Quel mot désigne le personnage qui raconte cette histoire ? Pourquoi est-ce mieux ainsi plutôt qu’à la 3e personne ?

2. Quel âge semble-t-il avoir (à peu près)  ? Justifiez votre réponse en puisant au moins deux exemples dans le texte.

3. Pour quelle raison raconte-t-il cette histoire ? Pourquoi mentionner dès le paragraphe cette raison ?

4. Pourquoi ne donne-t-il pas la position de l’île ? Pourquoi ne donne-t-il pas la date complète non plus ?

Auberge, lieu littéraire

5. D’après votre lecture de cet extrait, dites ce que vous savez de l’auberge.

6. Pourquoi ce « grand gaillard » a-t-il précisément choisi cette auberge ?

7. À votre avis, pourquoi une auberge est-elle le lieu idéal pour commencer une histoire ?

Le pirate

8. Quels éléments nous invitent à deviner que le nouveau venu est un pirate ? Relevez-les tous.

9. Que savons-nous du passé de ce personnage ? Quel est l’effet produit ?

10. Que signifie l’expression « veiller au grain » ? Qu’attend le pirate de la part du narrateur ?

11. Dans le dernier paragraphe, quel sentiment éprouve le narrateur ?

12. Dans ce même paragraphe, relevez le champ lexical du cauchemar.

13. Faites des hypothèses : que va-t-il se passer ensuite ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur l’extrait que vous avez lu.

Vocabulaire

1. Cherchez la définition du mot « commode ».

2. Combien de définitions avez-vous trouvées ?

3. Ces mots ont-ils la même nature ? Donnez-la.

4. Donnez, à l’aide d’un dictionnaire, des mots de la même famille que « commode ».

Rédigez

1. Racontez un souvenir en commençant par « Je me le rappelle, comme si c’était d’hier ».

Décrivez la personne dont vous évoquez le souvenir en utilisant l’imparfait.

2. Décrivez un personnage inquiétant en insistant sur les détails (ses yeux, sa peau, ses ongles...).

Vous pouvez utiliser le vocabulaire appris durant cette séance.

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