La nativité de Gargantua

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Lecture analytique d'un extrait du chapitre VI de Gargantua

Gargantua bébé

Le chapitre VI raconte comment Gargamelle met au monde Gargantua.
Le récit de cet accouchement d'un géant né par l’oreille est fortement comique. Rabelais mêle discours savant, médical (« le gros intestin », « un astringent », « ses sphincters », « les cotylédons », « le diaphragme ») et discours scatologique (« le fondement qui lui échappait », « le boyau du cul »...).

Pour prouver la vraisemblance de cette nativité, Rabelais évoque la bible, la mythologie ou encore l’histoire romaine qui abondent en récits extraordinaires.

Quelques naissances fabuleuses

Les naissances bibliques

La naissance d’Adam et Ève ou même de Jésus ne sont pas moins étonnantes que celle de Gargantua.
Le premier homme est né d’un mélange de terre et d’eau auquel Dieu a insufflé la vie. Se sentant seul, Adam lui demande une compagne qui serait née d’une côte surnuméraire. On a souvent dit que cette histoire provenait d’une mauvaise traduction et qu’en fait Ève serait née pendant le sommeil d’Adam, à ses côtés. Ce qui faisait dire à Gaston Bachelard : « Adam a trouvé Ève en sortant d’un rêve : c’est pourquoi la femme est si belle » (L’eau et les rêves, p.25).
La naissance de Jésus est tout aussi étrange, puisqu’il est né (comme... Dark Vador) d’une vierge. La première scène de L’évangile selon saint Mathieu du réalisateur italien Pier Paolo Pasolini montre la sidération de Joseph lorsqu’il découvre Marie enceinte.

Puis Rabelais évoque, entre autres, la naissance de Bacchus, de Minerve, d’Adonis et des jumeaux Castor et Pollux.

Les naissances mythologiques

Bacchus est né de la cuisse de Jupiter.
Sur les conseils perfides d’Héra, Sémélé demande à voir Jupiter dans toute sa splendeur divine. Celui-ci, obligé de s’exécuter après avoir prêté serment, foudroie immédiatement la pauvre jeune fille, consumée par la splendeur divine. Comme elle était enceinte, Jupiter a juste le temps de se saisir de l’enfant qui finira sa gestation dans la cuisse de Jupiter, et sera né deux fois.

Mercure confiant Bacchus enfant aux nymphes

Minerve est née de la tête de Jupiter.
Craignant que Métis, la déesse de la ruse, ne lui donne un fils qui le détrônerait, le roi des dieux imagine un étrange stratagème. Il lui propose un concours qui met chacun d’eux au défi de se métamorphoser mieux que ne le ferait l’autre. À la fin, se transformant en mouche puis en goutte d’eau, Jupiter l’engloutit. Celui-ci est aussitôt pris d’un mal de tête qu'Héphaïstos soulage d’un grand coup de massue. De son crâne fracassé sortit l’enfant que portait Métis, une fille armée et portant un casque : Minerve.

Adonis naquit des amours incestueuses d’un père et de sa fille. Myrrha prétendait être si belle qu’elle refusait le culte de Vénus. Pour se venger, la déesse de l’amour lui inspira pour son père une passion dévorante. Une nuit, Myrrha entra dans le lit de son père sans que celui-ci la reconnût. Quand son père s’aperçut de ce qui s’était passé, il voulut tuer sa fille puis se suicider afin d’épargner à sa maison un déshonneur inévitable. Affolée, Myrrha s’enfuit dans la forêt. Mais sachant que son père la retrouverait et se sentant perdue, elle demanda aux dieux de lui épargner d’être égorgée par son propre père qu’elle aimait tant. Émus, les dieux la changèrent en un arbre, mais ils ne purent cacher ses larmes si abondantes. Aujourd’hui encore coulent ces gouttes chaudes devenues précieuses, la myrrhe.
Neuf mois plus tard, l’arbre se fendit en deux et un enfant splendide en sortit, Adonis.

Léda et le cygne par Léonard de Vinci

Enfin, Castor et Pollux sont les enfants de Léda séduite par Zeus qui lui était apparue sous la forme d’un splendide cygne. Les jumeaux naissent alors dans des œufs.

Les naissances dans l'histoire de Pline

L’auteur de Gargantua évoque enfin l’auteur romain Pline l’ancien et son Histoire naturelle, dont l’autorité est ou a été incontestable. Pline rapporte qu’«une femme accoucha quatre fois de deux jumeaux» ou encore qu’«il y a des accouchements de sept enfants à la fois», «Il naît aussi des enfants qui ont les deux sexes : nous les appelons Hermaphrodites» (Wikipédia). Mieux encore, il prétend qu’«une esclave mit au monde un serpent» ; il cite même le cas «d’un enfant qui rentra aussitôt dans l’utérus» (Wikipédia) ! Comment s’en étonner puisque quelques pages auparavant, Pline évoque Mégasthène qui «mentionne une nation d’entre les Nomades de l’Inde qui n’a que des trous pour narine, et des pieds flexibles comme le corps des serpents ; on la nomme les Scyrites » (Wikipédia).

Toutes ces références font la démonstration qu’à Dieu rien n’est impossible et, que par conséquent, le récit de Rabelais est vraisemblable, car si Dieu «le voulait, les femmes auraient dorénavant ainsi leurs enfants par l’oreille.».
Malgré tous les efforts de l’auteur, une telle naissance demeure « bien étrange »... Gargantua n’est-il pas un géant qui, avant de sortir par l’oreille, passe par une veine ? Ne parle-t-il pas dès la naissance ? N’est-il pas un étonnant personnage perpétuellement assoiffé d’une soif inextinguible de boisson, de nourriture, mais aussi (la suite du récit le montre) de savoir et de connaissances ?
Si Rabelais ne parvient pas à nous convaincre, c’est que le texte obéit à un double mouvement : l'auteur conte une naissance merveilleuse à laquelle il s’efforce de nous faire croire en convoquant force références érudites. En humaniste qu’il est, il évoque tour à tour la bible, la mythologie et l’histoire naturelle. Mais dans le même temps, Rabelais ne croit pas non plus à cette histoire dont il tente de nous montrer la vraisemblance. Il se révèle d'ailleurs sarcastique : « un homme de bien, un homme de bon sens croit toujours ce qu’on lui dit et qu’il trouve dans les livres ». On ne saurait croire quelque chose sous le prétexte que c'est écrit. L’humaniste nous invite à la réflexion et au sens critique (comme le faisait déjà l'auteur du prologue du Roman de Renart).

Conclusion

Le récit de cette nativité étrange et comique mêle donc vocabulaire médical et références scatologiques. Il faut se souvenir que Rabelais est l’héritier des auteurs du Moyen Âge et de ses grandes œuvres (telle La Farce de maître Pathelin), son roman Gargantua est l'œuvre d'un médecin. En outre, cet humaniste de la Renaissance joue de son érudition (biblique, mythologique, historique). Mieux encore, il amène ses contradicteurs à leur propre piège : comment nier que Dieu ne pourrait faire que les femmes enfantent par l'oreille, comment refuser qu'un géant naisse par une oreille quand Ève naît d'une côte ? Si cela est écrit dans les Écritures, impossible de dire le contraire ! Eh bien, à sa façon, Rabelais le fait.

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