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L'Odyssée (éd. de L'école des loisirs)

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Je n’avais pas relu ce livre depuis des années et, d’ailleurs, il ne m’avait pas laissé un souvenir inoubliable. C’était il y a longtemps. J’étais en Nouvelle Calédonie à cette époque. Se trouver sur une île pour lire L’Odyssée me semblait alors tout à fait approprié.
Si ce livre s’est rappelé à mon bon souvenir, c’est peut-être que d’autres adaptations lues entre-temps ne m’ont pas paru particulièrement satisfaisantes. J’en ai pourtant lu de nombreuses. Or, on le sait, il y a pléthore sur le marché de l’édition. Tout le monde a L’Odyssée dans son catalogue.

Cette année, voulant étudier le récit d’Homère dans son intégralité (je veux dire par là que je ne veux pas faire un groupement de textes), il a fallu que je trouve l’adaptation qui serait lue en classe. Mon choix s’est porté sur l’édition de L’école des loisirs. Bien sûr, rien de nouveau sous le soleil. Celle-ci date de 1988. Des milliers d’enseignants ont dû l’étudier en classe.

Je sais aussi que la relecture que j’ai faite de ce livre s’est probablement parée de toutes les vertus du livre de Pietro Citati, La Pensée chatoyante, que j’ai lu juste avant. Mon jugement n’est donc peut-être pas tout à fait objectif. J’ai relu l’édition de L’école des loisirs encore enchanté des belles observations de Pietro Citati.

N’importe, il me semble — quand même — que la grande qualité de cette adaptation tient dans sa capacité à restituer l’essence même de l’œuvre tout en éliminant des passages entiers, ce qui est un tour de force. De fait, j’en ai tiré quelques conclusions quant à l’adaptation d’une œuvre difficile à destination d’un jeune public.

Pour adapter une œuvre, il ne s’agit pas seulement de répéter quelques épisodes célèbres en y mettant un peu de sa personnalité ou en essayant de renouveler le genre. Il faut encore parvenir à restituer ce qui fait le sens de chaque épisode. Il faut parvenir, dans l’économie de l’œuvre, à découvrir les éléments essentiels et constitutifs, inaliénables sans lesquels l’adaptation tronque l’œuvre, la dénature ou la trahit, risquant de raconter une histoire fausse, créant un double insipide sans saveur et sans consistance. Cela tient certainement de la gageure, mais le fait est que certains s’y sont essayés avec plus ou moins de bonheur.

L’adaptation de L’école des loisirs peut paraître fort brève voire réduite à l’essentiel, mais c’est bien ce qui fait sa force.

Prenons l’épisode des Phéaciens.

Même par un souci de simplification, on ne peut faire autrement que de placer cet épisode au début de L’Odyssée, épisode qui provoque ainsi un retour en arrière au cours duquel Ulysse devient aède, tel Homère lui-même ou encore Démodocos pour raconter ses propres aventures. Dans ce procédé narratif, des milliers de livres sont contenus en germe.

Si on désire raconter l’épisode des Phéaciens, il faut être prudent (mais cela est vrai de toute L’Odyssée). Je prendrai comme contre-exemple l’adaptation du livre de poche jeunesse Ulysse et l’odyssée, titre qui à lui seul devrait nous inciter à la méfiance (comme si on allait lire Ilion et l’Iliade, Télémaque et la télémachie…). Dans ce livre, nombre d’éléments primordiaux de L’Odyssée manquent.

En effet, Ulysse arrive chez les Phéaciens. On ne parvient sur cette terre qu’en songe ; de la même façon qu’on ne la quitte qu’en songe. L’auteur le sait, car elle écrit : « Lorsque je me réveille le corps douloureux et sale, je me fais horreur ». En revanche, on ne comprend pas pourquoi son Ulysse saisit une branche de figuier pour cacher sa virilité. On ne peut pas négliger les signes divins. Dans le cas contraire, on saborde le texte. Il ne s’agit pas de figuiers, mais d’oliviers, symboles d’Athéna, déesse omniprésente dans ce passage, elle qui donne le sommeil à Ulysse qu’elle a fait parvenir jusqu’ici, qu’elle guide dans la cité sous la forme d’une petite fille, qui rend Ulysse invisible et le fait apparaître aux pieds du roi et de la reine, qui provoque le désir de Nausicaa et lui donne le courage d’affronter l’inconnu… Le divin est omniprésent, et c’est le moins que l’on puisse avoir à faire comprendre dans la lecture d’une telle œuvre, fût-ce par le truchement d’une branche. Je ne l’avais pas compris avant de lire La pensée chatoyante, mais les signes du divin foisonnent dans chaque détail. C’est notamment le cas de l’épisode du massacre des prétendants, qui se place sous le signe — évident et que j’avais pourtant omis — d’Apollon (le thème de l’arc largement développé, le massacre qui renvoie à la colère du dieu massacrant les fils de Niobé…).
De plus, la présence du divin fait que les Phéaciens sont un peuple qui vit dans une sorte d’âge d’or (Ulysse pénètre à de multiples reprises dans des espaces-temps qui ne sont pas le sien, comme dans l’épisode du Cyclope), où les hommes fréquentent les dieux, où la nature produit toute l’année, où l’or abonde (cela L’école des loisirs le dit). Par ailleurs, Ulysse est un être pieux (on le voit à maintes reprises, tout particulièrement sur l’île du dieu Hélios). Il est respectueux des dieux. Dans le cas contraire, il vous arrive malheur, comme c’est probablement le cas des Phéaciens punis par Poséidon, qui recouvre d’une montagne la Schérie pour les punir d’avoir aidé Ulysse. Or ce dernier ne peut mépriser le dieu marin, comme l’écrit Martine Laffon dans Ulysse et l’odyssée (« Poséidon est rancunier, il n’a jamais vraiment pardonné à Ulysse de l’avoir défié. Et Ulysse ne l’honore pas non plus […] »). Au contraire, à la fin dans L’Odyssée, Ulysse doit parcourir une terre (on ne sait pas laquelle précisément), aller de ville en ville, portant une rame sur l’épaule, jusqu’au moment où il arrivera chez les hommes qui ignorent la mer. Là, rencontrant un homme croyant que cette rame est une pelle à vanner, il devra la planter dans le sol et faire des sacrifices à Poséidon. Cette fois le courroux du dieu sera apaisé, il sera réconcilié après qu’Ulysse aura étendu son culte à la terre. Dans Ulysse et l’odyssée, nous avons donc un joli contresens. Double : Ulysse est pieux, Poséidon est apaisé. Mais de ce dernier point, même L’école des loisirs ne parle pas, ce qui est bien dommage.

En revanche, je comprends bien que ces adaptations soient abrégées, condensées, (mais l’on ne devrait pas omettre certains passages). Pour s’en convaincre, on peut jeter un œil sur la traduction de Leconte de Lisle. Les collégiens se contenteront de cette adaptation que je trouve fort réussie, peut-être une des moins récentes, mais l’une des plus agréables à lire... jusque dans les détails. L’Odyssée est une œuvre qui demande vraiment à être expliquée, car on a vite fait de passer à côté d’une branche d’olivier sans avoir remarqué la présence d’Athéna.

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