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Merlin d'A.- M. Cadot-Colin

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Voir la séquence sur Merlin (lecture cursive)

Comme à chaque fois que je reçois un livre, j’éprouve une joie certaine à le découvrir d’abord, à le lire ensuite. Je dois également confesser mon goût pour ces livres destinés à la jeunesse : ils ont une jolie couverture et sont colorés. Ils me rappellent ces rangées de livres que je regardais avec gourmandise quand j’étais petit lors de séjours en Autriche ou, une fois, à New York. Les tranches des livres y étaient bariolées, alors que les nôtres étaient généralement blanches, ternes, aucune n’attirant l’attention plus que l’autre. C’est de là que date mon aversion pour les rangées de folio, aversion qui s’est paradoxalement transformée avec le temps en goût pour ces ouvrages que l’on peut transporter partout avec soi sans craindre de les abîmer. Pour expliquer comment cette aversion s’est transformée en amour (n’ayons pas peur des mots), il faut dire qu’entre-temps j’avais commencé à collectionner les beaux livres. Fuyant le blanc folio, je traquais la moindre édition de la collection blanche, la moindre édition un peu rare, la moindre édition originale… Mais, depuis, j’ai appris que le bibliophile ne lisait pas les livres. Il les collectionne. Alors j’achète des folios… Parfois ce sont des folios jeunesse ou comme c’est le cas ici il s’agit d’un livre de poche… jeunesse.

D’ailleurs, il faudra un jour que je dise tout le bien que je pense de la littérature de jeunesse. Je suis convaincu qu’elle mérite d’être nommée « littérature » notamment depuis que j’ai lu À la croisée des mondes, qui est une œuvre littéraire d’abord destinée à la jeunesse, mais une œuvre littéraire. Je suis aussi convaincu que la littérature de jeunesse est, de manière générale, un véritable tremplin vers la littérature tout court, qui est souvent ardue pour de jeunes lecteurs.

Revenons à notre livre de poche. En quoi se distingue-t-il des autres ?

Tout d’abord, il est écrit par Anne-Marie Cadot-Colin. Sauf erreur de ma part, elle est l’une des professeurs d’ancien français que j’ai eus à l’université de Bordeaux III. Je me souviens bien de ce professeur (on ne disait pas encore une professeure). Passionnée comme tous les professeurs, on assistait à ses cours et même aux examens avec plaisir. Qu’on en vienne à apprécier cette partie de plaisir qu’est une épreuve orale matinale est tout de même un tour de force remarquable. Entre autres, je me souviens également des rires gras qu’elle avait provoqués en expliquant le cas régime en prenant l’exemple Bourg-la-Reine…

Bref, le nom de l’auteure a donc retenu mon attention.

Le titre également était susceptible de donner envie de lire l’ouvrage. L’an dernier, j’avais reçu un Perceval de la même auteure, mais je ne l’avais pas lu (je n’y manquerai évidemment pas). Cette fois, c’est Merlin. Et ça change tout, car si tout étudiant a lu Chrétien de Troyes et donc Le Conte du Graal, ce roman inachevé dont Perceval est le protagoniste, on est certainement peu nombreux à avoir lu Robert de Boron et son Merlin que Madame Cadot-Colin adapte. Je ne l’avais pas lu, alors je me suis jeté dessus. Et quel plaisir de lecture !

Je n’avais pas eu l’ombre d’un frisson en lisant telle adaptation de L’Odyssée. Là, j’étais en plein Moyen Âge. Un vrai plaisir. On n’est pas en présence d’une pâle adaptation pour collégien illettré. Notez que je ne dis pas cela pour L’Odyssée et son adaptation, mais pour dire et redire que la littérature de jeunesse (ce livre en fait bien partie, je suppose) a droit de cité dans un établissement scolaire à une époque où le discours officiel veut privilégier la prétendue vraie littérature… Un entretien à la fin du livre révèle que Madame Cadot-Colin a essayé de passionner toute sa vie des étudiants pour le Moyen Âge et que, maintenant retraitée, ce sont les collégiens qu’elle entend intéresser à la littérature médiévale par le truchement de livres adaptés. De toute façon, cette littérature doit être traduite (trahie pourrait-on dire) pour être accessible aux élèves. Alors pourquoi ne pas adapter le texte, pourquoi ne pas l’alléger de tout ce qui pourrait rebuter un élève, l’éloignant encore un peu plus des livres. Et ce d’autant que le temps étant compté, l’enseignant doit bien choisir les ouvrages qu’il donne à lire. Par ailleurs, de nombreuses notes de bas de pages apprennent au lecteur un vocabulaire varié propre au Moyen Âge. Si les mots « oriflamme », « gonfanon », « vavasseur » ou « destrier » sont inconnus de vous, lisez ce livre. De manière générale, vous apprendrez plein de choses sur le Moyen Âge (rien que dire l’heure : prime, tierce, sexte, none, vêpres et complies).

Ce Merlin est pour l’essentiel l’adaptation du Merlin de Robert de Boron. Il restitue cependant un épisode de la Suite-Huth. D’emblée, ce Merlin s’impose comme une créature fascinante. Enfant du diable, Merlin lui doit la connaissance du passé, mais Dieu lui offre la connaissance de l’avenir pour contrecarrer les plans diaboliques. Cette créature ambiguë de nature choisira alors de se mettre au service de Dieu aidant plusieurs générations de rois dont Arthur est le plus connu. Merlin est celui qui sait tout donc, qui voit tout. Merlin éclate souvent d’un rire qui signifie qu’il connaît la vérité. Pour vous en donner une idée, j’évoquerai une histoire qui je l’espère vous donnera envie de lire le reste.

Voulant mettre Merlin à l’épreuve, un baron du roi Pendragon demande au magicien quelle sera sa mort. Merlin répond au baron qu’il mourra en tombant de cheval. Il se brisera le cou.
Peu de temps après, avec l’accord du roi, le baron se déguise et fait semblant d’être malade. On fait venir Merlin, et l’on demande de quoi mourra le faux malade. Merlin qui n’est pas dupe répond que le malade mourra pendu, mais certainement pas de sa maladie. Stupeur dans l’assemblée. On déclare que Merlin est un menteur, un charlatan.
C’est alors qu’une troisième épreuve a lieu. Le baron déguisé en moine dans une abbaye questionne Merlin. Ce dernier, agacé par ces épreuves, lui annonce qu’il mourra bien des deux morts annoncées, et même d’une troisième : après s’être brisé le cou et pendu, il se noiera.
Personne ne croit le magicien. Personne ne peut admettre que le baron puisse se briser le cou, se pendre et se noyer en même temps. Longtemps après, franchissant un pont de bois, le cheval du baron trébuche. Le cavalier est jeté à terre, se brise le cou dans sa chute, tombe dans l’eau, et reste accroché à l’un des pieux du pont. Il meurt donc suspendu, la tête dans l’eau !

Merlin avait vu juste.

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